LIEUX DE MEMOIRE AIN ABID ET SKIKDA : EXTERMINATION A CIEL OUVERT

Par La Rédaction
Publié le 09 aoû 2015
Je devais avoir sept ans à peine en pleines vacances d’été, lorsque je voyais débarquer chez nous où nous habitions au centre ville de Constantine toutes les familles proches à mère dont les grands parents sont originaires d’Aïn Abid. Je me rappelais comme si cela datait d’hier de l’esprit de solidarité des voisins qui contribuèrent et les commerçants du quartier par leur donation en denrées alimentaires et couvertures.

Si j’ai une bonne mémoire ils étaient plus d’une centaine de femmes, d’hommes et enfants sauvés in extrémis par Dr Mohamed Salah Bendjelloul et mohad Salah Oul El Aoun, après le génocide perpétré contre la population civile de ce paisible village. Mon cousin Chellali Mohamed, élève cuisinier venu passer le week-end, était un jeune témoin oculaire. Il raconte ce jour le plus long où on tirait à bout portant sur des civils arabes où plusieurs abattus seront chargés dans des tombereaux et  enterrés dans des fosses communes.  Soixante ans après, les gens de ce village martyr se souviennent de cet holocauste. La chasse à l’arabe même  à l’intérieur de la mosquée criblée d’obus, où de nombreux corps avaient été retirés.

Aïn Abid est un village où tout le monde vivait en bonne intelligence malgré les inégalités. Une contrée de blé où venaient moissonner nombreux nomades du Hodna et de Djelfa. Le rendement  à l’hectare dépassait la cinquantaine à l’ha. Les gros colons étaient les Mello, les Vincent, les Graff, les Payan, les Mercadiel, les Debernadi maire du village, les Faustin, les Sibeyras qui tenaient les moulins et les docks. Jean Mello avait épousé Jeanne Conche la fille du propriétaire des Grands magasins de Constantine.

Les alliances avec les grandes familles de la région renforçaient leur puissance économique. Les familles qui ont le plus payé  au vue du nombre de chouhadas : la famille El Hadef El Okki (13 personnes),la famille Aggoun(11personnes),la famille Benbouallia(08 personnes), la famille Lakhdara(10personnes), la famille Khettab(06 personnes)la famille Habbib(05 personnes), la famille Belabidi(04 personnes),la famille Temoussi(04 personnes), la famille Mansouri(04personnes), la famille Mechri(04 personnes) la famille Belmokhi(03 personnes), la famille Khelifa(03 personnes), la famille Belhannachi(03 personnes) etc ...

Pour connaitre les noms des martyrs tués dans  cette extermination se trouve sur la plaque commémorative mémorielle inaugurée à Aïn Abid le 20 Août 1994.  Il y a eu en tout pour le seul village d’Aïn Abid 742 Martyrs, 254 disparus, et 306 familles de nomades dont on ignore les noms. Le second massacre a eu lieu le 22 Août 1955. Toute la journée  des camions militaires  chargés de civils, hommes et enfants venant d’Aïn Abid et d’Oued Zenati où plus de 161 otages avaient été froidement abattus par des légionnaires. Ce récit a été publié par Témoignage Chrétien de l’époque.                    

Alors que je lisais l’ouvrage de Claire Mauss-Copeaux dont le titre est révélateur « Algérie, 20 Août 1955-Insurrection répression, massacres » paru dans l’édition Payot en 2011, où l’auteur nous livre au terme d’une longue et minutieuse recherche en croisant les archives et les témoignages sur la répression et les représailles qui se soldèrent par la mort de milliers de civils algériens.

Elle a pu dès 1992 à l’ouverture des archives militaires, pénétrer au service historique de la défense où le Château de Vincennes que je venais de visiter tout récemment, offrait tout un ensemble de documents, instructions, directives et ordres émanant du haut commandement datés de l’année 1955.

Ainsi l’offensive du 20 Août 1955 qui a inscrit dans les annales de l’histoire contemporaine la détermination d’un peuple pour recouvrer son indépendance en donnant un second souffle à la révolution armée déclenchée le 1er Novembre 1954. Puis s’ensuivit  le 20 Août 1956, le Congrès de la Soummam qui a structuré les instances directionnelles de la Révolution par sa plate-forme idéologique et organisationnelles.

Ces deux dates vont façonner l’opinion en mémoires de guerre et en témoignages les livrant à l’épreuve de la critique historique selon l’écho des uns et des autres. Le refus  et la révolte ont en permanence marqué le temps de l’occupation coloniale.

C’est ainsi que le Colonel Zighoud Youcef chef de la Wilaya II a lancé l’offensive du 20 Août 1955. Encadrés par les militants du FLN, les premiers groupes de l’ALN  assaillirent les centres du pouvoir colonial, la gendarmerie, les casernes, les mairies et les dépôts …

LA COLONISATION UN APARTHEID DE FAIT

Hormis les témoignages des uns et des autres qui, par manque d’archives récurrentes, il était difficile pour les historiens ne bénéficiant pas de documentations de mener un travail qui établirait les faits et  pouvoir écrire un récit convenable aux sources de l’histoire et des événements. « Comment pouvoir écrire l’histoire de l’insurrection et des massacres  de civils algériens qui ont suivi, sans réveiller la douleur des survivants, sans réveiller les vieilles haines qui ont caractérisé cette période de guerre de libération nationale »?

Les différentes communautés musulmanes et européennes qui vivaient connaissaient le code de conduite. En effet il y avait une frontière invisible qui procédait d’un véritable Apartheid de fait, larvé et honteux. La relation de domination entre colonisateurs et colonisés est à l’origine des tensions communautaires.

Alors que les algériens indigènes étaient majoritaires dans leur dénuement et dans leur extrême misère. Quant aux européens, eux vivaient la belle vie.

Le refus intransigeant qu’opposait le lobby colonialiste aux aspirations des algériens, révélait le mépris qu’il éprouvait pour eux. Les privilèges de la minorité européenne étaient défendus par les lois scélérates. Le bourrage des urnes renforçait le blocage politique. Les fractures entre les deux communautés, bien avant le déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954, nourrissait le racisme des privilégiés envers les défavorisés qui se manifestait au quotidien et à tous les niveaux. Les Algériens étaient des exilés dans leur propre pays.

Comment pouvoir parler des événements qui ont surgi par l’insurrection armée contre le colonialisme au lendemain du 20 Août 1955, et qui continuent à être un enjeu d’un conflit de mémoire se poursuivant  à ce jour ? Zighoud Youcef, véritable stratège de l’offensive du 20 Août 1955,qui aura pour conséquence des expéditions punitives,  d’exécutions sommaires et de massacres d’Algériens civils par les forces coloniales.

L’0FFENSIVE DU 20 AOUT 1955 EN PLEIN JOUR

Il y a des moments qui restent indélébiles dans la mémoire collective d'une nation. Les événements qui marquent et façonnent le cours de l'histoire sont la source de fierté des générations qui les prennent comme repères dans la résistance de notre peuple contre toutes les formes d'oppression et d'injustice. 132 ans de lutte anticoloniale ont permis à l'Algérie de sortir victorieuse et de se libérer.

En ce 60ème Anniversaire de l'offensive du 20 Août 1955, le peuple algérien se souvient du génocide perpétré par les forces coloniales contre la population civile de Skikda, Aïn Abid, etc. La responsabilité devant l'humanité est que la France officielle doit reconnaître les atrocités de la guerre coloniale contre les peuples colonisés. Peut-on aller à la repentance dans ce conflit mémoriel? Le devoir de mémoire indique que les deux peuples aillent à la réconciliation en assumant les responsabilités face à la demande pressante des familles des victimes.

Dans la guerre d'Algérie, il y a eu un million et demi de martyrs sans compter les milliers de personnes marquées par des traumas à vie. Les tortures, les enfumades, le napalm et les effets de la bombe atomique de Reggane interpellent et l'Etat français et le peuple de reconnaître les massacres et génocides. On ne peut pas occulter l'histoire. La France démocratique et terre d’exil, doit reconnaître son passé colonial.

LA NATION FRANCAISE DOIT RECONNAITRE LE GENOCIDE

On se rappelle que la loi française du 23.Février 2005 n’a pas facilité la volonté politique entre les peuples. C'est en quoi cette loi du 23 février 2005 du Parlement français glorifiant le passé colonial, est une législation qui n'honore pas la France des droits de l'homme. Le temps est venu de s'assumer dans le sens de montrer l'image d'une nation qui sait reconnaître les crimes de guerre. Cela ne fera que grandir le peuple français héritier des valeurs de démocratie de la Révolution de 1789.

Il s'agit d'abord d'une responsabilité de démocratie avant qu'elle ne soit celle des historiens. Ecrire l'histoire, la narrer dans toutes les vérités même si elles sont amères. C'est en quoi aujourd'hui plus que jamais, loin des ressentiments, il y a idée à revenir à plus de sens moral.

Les Présidents des deux pays, S.E. M. Abdelaziz Bouteflika et S.E.M. François Hollande , connaissent la portée d'une telle démarche qui est celle de remettre aux générations une histoire de peuples réconciliés dans le vaste moment des idéaux de progrès, de paix et de bon voisinage alors qu'on commémore les dates du 20 Août 55 et 56, le Président Bouteflika avait assisté il y a de cela dix ans, à Toulon à la cérémonie de la libération de la France à laquelle participaient des tirailleurs algériens contre le fascisme.

La démarche du Président Bouteflika est pleine de signification, lorsqu'à chaque événement de portée historique, il rappelle le parcours des grands hommes qui ont imprimé en lettres d'or notre gloire et notre victoire sur le colonialisme français, c'est parce que les moudjahidine ont marqué de façon indélébile leur époque, que le 20 Août apparaît comme une référence dans notre histoire.

C'est une façon de rappeler aux jeunes générations leur attachement aux faits qui ont imprimé les siècles de résistance de notre peuple et surtout ce devoir de mémoire qui doit être incrusté dans l'imaginaire national et individuel.

En ce 60ème  anniversaire de l'offensive du 20 Août 1955, un homme de grande piété, de grande bravoure, engage avec ses hommes le grand tournant dans l'histoire anticoloniale. Ce héros c'est Sid Ahmed «El Amine», le moudjahid qui a été formé dans le creuset du mouvement national. Né le 18 février 1921 dans une contrée appelée Condé Smendou, et qui prit depuis l'indépendance son nom.

Zighoud Youcef, fils de Saïd et d'Amina bent Mohamed Fayran, dut travailler après avoir décroché son certificat d'études dans la forge d'un colon appelé Paul Brumel. Très jeune, à l'âge de 17 ans, alors responsable scout au groupe An Nasr de son village, Zighoud prit conscience de la réalité politique et sociale de son peuple. Il rejoint alors le PPA en 1938, puis le MTLD après la dissolution du PPA. Il s'impose grâce au succès retentissant des municipales de 1947 où il deviendra adjoint-maire de son village.Très vite, il s'affilie à l'Organisation spéciale (l'OS) en 1948, organisation qui sera démantelée par les services de renseignement français, et Zighoud fut fait prisonnier en 1950 à Annaba.  Il s'évadera de celle-ci en fabriquant des clés qui ouvrent les portes de la prison, accompagné de plusieurs de ses compagnons détenus et prit contact avec les maquisards des Aurès dès le 1er juin 1951.

Zighoud Youcef devenant membre du groupe des 22 à El Madania, il sera membre du CRUA (Comité révolutionnaire pour l'unité et l'action) le 23 mars 1954 et il assistera à El Madania à Alger  en 1954 à la réunion du Groupe des «22» qui déclenchera la Révolution de Novembre 1954.

Présent à Smendou le 1er novembre 1954 en tant qu'adjoint de Didouche Mourad, commandant la Mintaqa Constantinoise, ils seront pris dans un accrochage le 18 janvier 1955 à Oued Boukerkar. Didouche décédera avec sept de ses djounouds et Zighoud prendra le relais à la tête du Nord Constantinois.

La date de l'offensive du 20 Août 1955 n'est pas le fruit du hasard. Elle été mûrement réfléchie. En effet, le 20 Août 1955 était le nouvel an de l'Hégire 1375. Il tombait un samedi qui est jour de permission des soldats.
Zighoud voulait faire coïncider l'offensive avec la déportation du sultan Mohammed V déporté et exilé à  Madagascar pour marquer la solidarité du peuple algérien avec le peuple frère du Maroc dans le destin maghrébin qui nous scelle.

La cause algérienne venait de connaître un vif succès lors de la conférence de Bandoeng, et c'était le moment choisi pour faire connaître davantage la justesse de notre combat et le colonialisme en sensibilisant l'opinion internationale sur le bien-fondé de notre lutte. En cette période, les Aurès étaient quadrillés par les forces coloniales et Chihani Bachir prit contact avec Zighoud Youcef pour faire diversion et desserrer l'étau dans la région d'El Kahina.

LES HOMMES DE ZIGHOUD DES MILITANTS AGUERRIS

Les hommes de Zighoud: Ali Kafi, Bentobal, Boubnider Saout El-Arab, Ammar Benaouda, Si Messaoud Boudjeriou, Bachir Boukadoum, Ammar Chetaïbi, Kahl Ras Abdelmadjid, Mohamed Rouai...étaient de ceux qui ont pris part et préparé l’offensive du 20 Août 1955. Après les ultimes préparations près de Sidi Mezghich, dans la wilaya de l'actuelle Skikda au lieu-dit Zamane, les groupes formés pour les opérations furent dispersés et affectés dans les différentes zones dès le 19 juillet 1955.

A El Harrouch, Oued Zenati, Aïn Abid, Khroub, Skikda,a Ramdane djamel, a Em jaz Ed chich, Sidi Mezghich, El Kantour, le village d’Abdi au sud de Guelma,Collo, des mechta entières furent exterminées. A Skikda des centaines furent enfermés dans le stade et furent massacres par la barbarie coloniale où se produisirent des assassinats de masses. Du côté algérien selon les pensions du ministère des Moudjahidines on dénombre 12000 Victimes ? C’est le bilan fait par Zighoud Youcef en personne lors de la réunion d’El Kerma près de Smendou.

Ali Kafi, qui était témoin et acteur,  disait de l’offensive du 20 Août, que c’est le début de la « Révolution Populaire ». Le peuple est désormais solidaire de l’ALN. Le FLN représentait le Peuple. Toute l’Algérie était en insurrection généralisée. Dès lors  la torture était devenue une institution et il y avait 584 Centres de torture fonctionnant en Algérie selon le rapport du 02 Mars 1955, de l’Inspecteur général de l’Administration Roger  Wuillaume.

De Tlemcen aux Traras, de Saïda à l’Ouarsenis, toute la région de Béchar aux Ksours,du Djebel Amour à Laghouat, de Djelfa à Ouled Djellal, le massif de Belezma, l’Akfadou en Kabylie, le djebel Bouzegza, Tamesguida, Béjaia, Médéa,Chlef, tebessa les Aures Nememcha,de Souk Ahras à Oued Zhor dans le nord Constantinois, toute la partie saharienne et les hauts plateaux, la Révolution populaire gagna en prestige derrière le FLN/ALN.

Un accrochage eut lieu où tombèrent deux chouhada, il s'agit de Nafir Mahmoud et Hadj Ksentini alias El Almani. Zighoud s'installe alors dans la maison de Rabah Younès dit Ramdane, dans une kasemate de 16 mètres carrés où il mit les armes et les documents dans ce lieu sûr.

C'est au Koudiat Daoud qu'a eu lieu la réunion de préparation du 20 Août 1955 et où chacun des responsables avait reçu les instructions et les dernières recommandations. Dans le secret le plus total, participaient à cette réunion Lakhdar Bentobal dit Si Abdellah, Ammar Benaouda, Ali Kafi, Messaoud Boudjeriou dit Si Messaoud El-Kassentini,Salah Boubnider dit Saout El-Arab, Bachir Boukadoum, Ammar Chetaibi, Mohamed Rouai, Kahl Ras Abdelmadjid, Tahar Bouderbala, etc.

 Durant une semaine, du 23 juillet à la fin du mois, l'ordre du jour portait sur la situation générale de la révolution à l'intérieur et à l'extérieur. Tout a été minutieusement mis au point pour porter un coup fort aux cibles militaires, économiques et administratives du colonialisme.

Après avoir passé en revue les objectifs politiques, militaires et psychologiques, les hommes de Zighoud avaient évalué toutes les conditions de succès de l’offensive et le 20 Août 1955 à 12h00 a été choisi pour frapper les sites localisés.

LES PARTISANS DE LA LIBERTE ET DE LA DIGNITE

A Skikda sous la direction de Smaïn Ziguet, de Amor Bourkaib et Mohamed Mehri dit le colonel, avec plus de 3 800 djounouds engagèrent l'offensive sur les positions de l'ennemi dans la ville de Skikda. A Collo, c'est Ammar Chetaïbi qui dirigera l'opération avec 234 djounouds et portera un coup psychologique aux forces coloniales stationnées dans le massif connu pour un lieu de refuge des maquisards. A El Milia, haut lieu de la révolution dans le Nord constantinois, c'est Si Abdellah Bentobal et Si Messaoud Bouali qui dirigèrent l'offensive contre l'occupant qui considère les djebels de cette contrée comme un terrain de prédilection de la rébellion.

A Condé Smendou, actuellement Zighoud Youcef, c'est Bachir Boukadoum et Abdelmadjid Kahl Ras qui prendront la direction de l'opération avec plus de 350 djounouds. Alors qu'à Constantine, c'est Zighoud Youcef en personne qui dirigera l'opération à la tête de 500 djounouds. Il s'est installé, d'ailleurs, dès le 17 août 1955 pour bien préparer le coup dans la ville de Constantine.

A Oued Zenati, Aïn Abid et Khroub, c'est Saout El-Arab Boubnider qui sera à la tête des opérations et attaquera un certain nombre de cibles, notamment la gendarmerie, la mairie, les PTT, etc.  Les opérations auront lieu également à Ouled Hbara, à Guelma, Annaba, Azzaba, Sidi Mezghiche, Taher...où plus de 1000 djounouds participeront aux différentes opérations en plein jour.

Le 20 Août 55, un tournant décisif de la Révolution La réaction des hordes coloniales vint immédiatement par un génocide collectif de civils où plus de 1500 djounouds furent tués et enterrés dans des fosses communes. C'était une tuerie des plus barbares et sauvages perpétrée sur une population civile àSkikda , par centaines, amassée dans le stade, à Aïn Abid, où des familles entières furent décimées...

Si on évalue les rapports des Nahiates, Si Ali Kafi donnait le chiffre de 13.000 tués, alors que la revue El Djeïch n°80 parlait de 16.000 victimes parmi les Algériens. Du côté de l'ennemi, les pertes sont énormes tant sur le plan humain que matériel. La presse coloniale déclarait le chiffre de 1273 morts du côté algérien et 211 blessés. Durant tout le mois d'août 1955, la France  a redoublé de férocité contre le peuple algérien et tout le Nord constantinois fut passé au peigne fin par les services de renseignement. De nombreux militants furent soumis à la torture et à la répression. C'était l'arrivée des troupes de Bigeard dès décembre 1955 avec un armement sophistiqué.

LE 20 AOUT 1955 UN TOURNANT DECISIF DE LA REVOLUTION

On ne saurait sous-estimer l'impact de l'offensive du 20 Août 1955 aux plans interne et externe. Le peuple croit plus que jamais en la lutte de libération nationale par les armes. Un mouvement de masse a gagné les rangs de la Révolution. Sur le plan international, un courant de sympathie soutient la juste cause du peuple algérien pour son indépendance et sa liberté. Les nombreux messages et déclarations des pays frères et amis parviennent de par le monde aux dirigeants de l'Algérie en guerre.

La communauté internationale se mobilise pour apporter soutien et aide aux combattants de la liberté. La nécessité de renforcer les structures de la révolution devenait une priorité et l'idée de la tenue d'un congrès fait son chemin. Les contacts se faisaient entre les membres des différentes Manateq et Si Ahmed Zighoud en a été l'artisan et l'initiateur pour trouver le lieu et réunir les conditions pour la tenue d'une rencontre nationale pour élaborer un document dans l'organisation des structures de la révolution.

ABANE RAMDANE, UN STRATEGE DU 20 AOUT 1956

Abane Ramdane qui est né le 10 Juin 1920 à Azouza dans la commune de Larbaà Nath Irathen fut assassiné par ses pairs le 27 Décembre 1957 à Tétouan au Maroc. Beaucoup de témoignages et d’écrits sur cette personnalité qui ont suscité nombreuses de réactions. Cet intellectuel révolutionnaire d’une famille modeste a décroché son Bac en 1941 au Lycée Duvérier de Blida.

Il fut l’architecte du Congrès de la Soummam. Abane Ramdane était sous officier dans un régiment de tirailleurs algériens stationné à Blida en attendant le départ pour l’Italie. Il fut démobilisé et entra au PPA et militait tout en travaillant Secrétaire général de la Commune mixte de Châteaudun du Rhumel(Chelghoum Laïd).Il abandonne ses fonctions après les massacres du 08 Mai 1945 et se consacre à la cause nationale dans le PPA/MTLD en tant que Chef de Sétif puis dans l’Oranie. Il sera recherché par la police dans l’affaire dite du « Complot de l’OS en 1950 ». Il sera arrêté et jugé en 1951 et transféré dans différentes prisons (Béjaia,Barberousse, Maison-carrée, les Baumettes,Ensisheim.Il entame une grève de la faim, il est admis en tant que prisonnier politique dès 1953 vers la prison d’Albi dans le Tarn.

Libéré le 18 Janvier 1955 alors assigné à résidence à Azouza, il reprend contact avec les dirigeant de la zone 3 de Kabylie. Il prendra la direction de la révolution à Alger assurant la coordination interwilaya.Secondé par Benyoucef Benkhedda, il mettra en chantier l’idée d’un front large où les différentes tendances adhèrent à sa stratégie. Il sera désigné l’un des cinq membres du directoire (CCE) pour suivre l’exécution des décisions du CNRA.

C'est Abane Ramdane qui mettra en forme les textes qui engageront les Responsables de la Révolution à tenir le 1er Congrès national dont le lieu et la date devaient être arrêtés d'un commun accord. Ce sera le 20 Août 1956, une année après l'offensive dans le Nord constantinois, date qui allait coïncider avec la tenue de l'assemblée générale de l'ONU. L'idée première est de tenir ce Congrès à Beni Salah, près de Souk Ahras,  mais des divergences empêchèrent un consensus sur ce lieu.

Ensuite, ce fut la région de Zaroura, à l'ouest de Skikda,  mais les conditions sécuritaires et d'approvisionnement ne s'y prêtaient pas. Abane Ramdane avait unifié la Résistance dans le FLN. En fait le Congrès de la Soummam avait créé les institutions de la Révolution algérienne. Le  Comité de Coordination et d’Exécution (CCE) Instance Exécutive du Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) est le Parlement de la Résistance, qui se transforma le 19 Septembre 1958 en Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) présidé par Ferhat Abbas.

Ce rassemblement des leaders des Partis nationalistes a permis des ralliements à titre individuel dès 1955 a été l’œuvre d’Abane Ramdane que Gilbert Meynier le cite dans son ouvrage comme étant le Jean Moulin algérien. Organisateur hors pair, Abane Ramdane a fait adopter les textes de la Soummam avec le découpage des six Wilayas historiques et l’institutionnalisation de l’Armée de Libération Nationale(ALN).Il précisa les grades et les décorations.

Mais c’est un Directoire de trois Colonels appelés les « 3 B » que sont Abdelhafid Boussouf, Lakhdar Bentobbal et Krim Belkacem qui désormais infléchissaient sur toutes les décisions. Ce dernier en tant que Ministre des forces armées supervise dès 1958. Krim perdra ce ministère lors de la session du CNRA réunie à Tripoli fin 1959/début 1960 pour devenir Ministre des Affaires étrangères lors du remaniement du GPRA. C’est une instance formelle appelée  Comité Interministériel de Guerre(CIG) placé sous la responsabilité des 3B. L’Etat-major Général (EMG) fut créé dirigé par Houari Boumediene sous l’égide du CIG.

Le Comité Opérationnel Militaire(COM) réparti en deux parties : le COM Est dirigé par Saïd Mohammedi( Colonel Si Nacer) et le COM Ouest fut confié à Mohamed Boukharouba (Colonel Houari Boumediene), Abdelhafid Boussouf avait le ministère des liaisons et de l’armement et en vérité régnait sur tout ce qui est renseignement et sécurité. Quant à Lakhdar Bentobbal, il était le Ministre de l’intérieur. C’est la session du CNRA  d’Août 1957 du Caire qui a rectifié les grandes orientations de la Soummam. Depuis c’est la Primauté du Militaires sur le Politique. Les 3B avaient remanié la liste des membres du CNRA  et reléguèrent Abane Ramdane au poste de directeur du Journal El Moudjahed , organe de la résistance.

Le conflit entre Abane et les « 3 B » allait se terminer par l’assassinat d’Abane Ramdane par Strangulation près de Tétouan au Maroc. A partir de cette situation, la Révolution entra dans une période de turbulence jusqu’à l’été 1962 où la discorde s’installa entre GPRA et EMG.

OUZELLAGUEN/ LE CONGRES DE LA SOUMMAM

La décision fut prise de tenir cette rencontre dans la Mintaqa III, qui est le centre du pays, pour permettre aux participants de réduire les distances. Ainsi donc, fut décidée la tenue du Congrès dans la vallée de la Soummam au douar dit Ouzellaguen qui se trouve sur les berges de l'oued Azrou, région très protégée par la nature et la forêt.

Le Congrès est resté du domaine confidentiel, même sur les avant-projets des textes tenus au secret dès le mois d'août 1956 dans le djebel Djurdjura, il n'y avait aucune indication sur le lieu et la date. Cette précaution avait dérouté l'ennemi qui a surpris la délégation des Aurès qui ramenait les textes et tomba dans un accrochage près de Tazmalt et dut saisir les documents. Un quadrillage systématique fut ordonné par le général Duffour qui balaya toute la contrée où plusieurs djounouds tombèrent au champ d'honneur.

La délégation des Aurès n'a pas pu venir à temps du fait de la mort de Si Mostefa Ben Boulaïd. La délégation extérieure n'avait pas pu participer aux assises pour raisons de sécurité. Le Congrès de la Soummam, dont les travaux démarrèrent le 13 Août 1956, sera présidé par Si Larbi Ben M'hidi. Le Secrétariat fut confié à Si Abane Ramdane dans le village de Timlioun.

Les Congressistes devaient changer plusieurs fois de lieu. Ainsi, le Congrès achève ses travaux dont les documents historiques seront titrés sous le nom de plate-forme de la Soummam. De ce Congrès, deux orientations clés vont être les révélateurs de toute la doctrine, dans la conception de gestion de l'Etat à savoir : Priorité de l'intérieur sur l'extérieur. Priorité du politique sur le militaire. La piraterie aérienne française qui arraisonna le 22 Octobre 1956 l’avion qui transportait les historiques allait changer la donne.

Alors que les modérés rejoignirent la rangs de la Révolution, en coordination avec Abane Ramdane, une déclaration connue sous le nom de la « motion des 61 Elus algériens » et le 11 Avril l’Assemblée Algérienne fut dissoute. Benbella rédigea à chaud un rapport de  27 pages refusant les travaux de la Soummam envoyé de sa prison en Février 1957 accusant Abane d’avoir fabriqué un Congrès-maison.

Depuis les orientations et les institutions nées du Congrès de la Soummam allaient être soumises à l’épreuve des faits. Le FLN  qui fut surtout un Front de résistance sous l’impulsion d’Abane Ramdane dans lequel furent admis individuellement tous ceux qui n’étaient pas des Novembristes originels. Dès lors au CCE, puis au GPRA, fonctionn un régime d’apparence civil mais sous contrôle militaire. Chacun des 3B avait ses hommes, ses réseaux de clientèles, ses services spéciaux. L a prévalence des clans n’empêcha pourtant pas l’unité du pouvoir au sommet.La mort d’Abane Ramdane avait-elle signifié la rupture ?

LA SOUMMAM ET LA CONTROVERSE DOCTRINALE

Cette approche allait mettre les dirigeants de la Révolution dans une controverse doctrinale qui finira par créer une sorte de dichotomie dans la manière de diriger les instances de la Révolution, malgré la décision prise pour la direction collégiale, qui d'ailleurs, s'est dotée d'institutions à même de préparer l'Etat de l'Algérie indépendante.

Soixante ans après l'offensive du Nord Constantinois et Cinquante neuf ans après le Congrès de la Soummam, l'Algérie retient que le contexte des événements a été marqué par de grands hommes tels les Zighoud, les Abane qui furent les Stratèges dans la mise en œuvre  des actions de résistance, de combat et d'organisation de la Révolution.

LE SERMENT DE NOS MARTYRS

Aujourd'hui, de temps à autre, les uns et les autres essaient de donner leur version des faits. Les acteurs ont le droit et l'obligation d'éclairer les zones d'ombre sans verser dans des raisonnements récurrents. Le pays a besoin d'hommes qui laissent comme héritage aux générations des pages glorieuses de notre histoire.

Ecrire cette histoire, encore très proche, demande beaucoup de sagesse et d'esprit de responsabilité. La publication des mémoires du vivant des principaux acteurs exige beaucoup de sens. Les témoignages seront affinés par les historiens qui mettront en œuvre toute la méthodologie à la fois de la chronologie des faits et des arguments pour en faire des pages mémorables à retenir. Rien ne dicte d'aller a contrario du serment de nos martyrs. Le sang n'a que trop coulé. L'Algérie a besoin de réécrire son histoire mais avec le maximum de foi et de respect des morts, surtout que ces derniers ont contribué à faire avancer positivement le cours de la Révolution.

C'est dans l'esprit de la concorde et la réconciliation nationale que, au-delà de la prescription, nous mettrons l'ensemble des archives de la Révolution entre les mains des spécialistes de l'histoire avec tous les témoignages et écrits des différents acteurs. Telle sera la démarche sereine, loin des haines et des humeurs, pour en faire nos repères ancrés dans la mémoire collective de notre peuple.

En commémorant la double date du 20 Août 1955 et 20 Août 1956, afin que nul n'oublie que la libération de notre pays le fut au prix de grands sacrifices. Alors même qu'entre les deux pays, l'Algérie et la France, les Présidents Bouteflika et Hollande n'ont pas manqué de retenir qu'Alger fut la Capitale de la libération de la France combattante contre le fascisme.

Il ne saurait être oublié de retenir que le peuple algérien vaillant, tout en cicatrisant les plaies de la colonisation, entend, à la veille de l’Anniversaire de la Révolution de Novembre 54, par devoir de mémoire, s'incliner devant tous ceux qui sont morts pour les idéaux de la liberté, de la paix.

LE LOBBY DES NOSTALGIQUES DE L’ALGERIE FRANCAISE

Les jeunes générations doivent s'inspirer de ces grandes idées de tolérance dans l'esprit de la solidarité et de la compréhension mutuelle entre les peuples.

Le 20 Août 55 n'était-il pas inscrit dans la démarche libératrice des peuples qui luttent pour leur indépendance? Emotion, recueillement et respect des Martyrs qui se sont sacrifiés pour que l'Algérie vive libre et indépendante.

En France se sont encore les lobbys des nostalgiques de l’Algérie française qui continuent à affecter les médias de contre vérité dans l’imaginaire des deux Nations partageant ce conflit mémoriel. Ceux-là même qui n’ont pas oublié la perte de leur paradis perdu et les pouvoirs que la société coloniale leur offrait. Ceux des colons qui ont massacré les Algériens durant la semaine du 20 Août 1955 ne sont pliés à aucun simulacre de justice.

LES PEUPLES ATTACHES AUX IDEAUX DE PAIX

Ils se sont sentis totalement libres de massacrer des innocents et des civils pourtant dans leur voisinage. L'Algérie de 2015 sous la direction de S.E le Président Abdelaziz Bouteflika avance sereinement pour concrétiser la réconciliation nationale en attendant se concrétiser la Constitution consensuelle dont il a promis dès son investiture.

L'excellence des relations entre l'Algérie et la France  reste tributaire de cet engagement résolu d'assumer le passé colonial ouvrant les horizons d'une coopération multiforme au bénéfice des deux peuples attachés aux idéaux de paix, de solidarité et de prospérité partagée.

En ce mois d’Août 2015 L’Algérie est en phase de vivre une situation socio économique qui exige de ses gouvernants l’esprit d’abnégation exemplaire. Pour être suivi quelque soit le mode de gouvernance doctrinal, il faut faire preuve d’un renoncement à toutes les tentations matérielles, car en politique c’est à l’intégrité qui façonne l’incontestable autorité morale, qui nous fournira les hommes de demain.Quoi qu’il en soit, le FLN a réussi à mener à bien le serment du 1er  Novembre 1954,  celui de l’indépendance de l’Algérie. Finalement l’affirmation de la suprématie du politique sur le militaire telle que prônée par Abane Ramdane n’avait pas abouti, bien que celle de l’intérieur sur l’extérieur eut l’accord unanime. On peut dire alors qu’en dehors de l’ALN, le FLN n’avait pas d’existence vraie.

 

(*) Dr Boudjemaâ HAICHOUR

Chercheur-Universitaire, Ancien Ministre

 


Notes bibliographiques :

1-   C.R AGERON : «  l’Insurrection du 20 Août 1955 dans le Nord Constantinois » La Guerre d’Algérie et les Algériens, 1954/1962- Paris Armand Colin 1997.

2-   Ali KAFI : « Du militant politique au dirigeant militaire » Mémoire 1946-1962 Casbah Editions 2002.

3-   Claire Mauss-COPEAUX « Algérie 20 Août 1955  -Insurrection, répression, massacres». Editions Payot 2011.

4-   Gilbert Meynier : «  Histoire intérieure du FLN 1954/1962 » Casbah Editions 2003.

5-    ARTI Louis : « El Halia », Paris Editions Comp’Act, 1997.

6-   BENNOUN Mahfoud : « Youcef Zighoud , le leader du 20 Août 1955 » El Watan, 25 Août 1998.

7-   Bounemer  Azzedine : « L’Atlas en feu », Paris Gallimard, 1987.

8-   CHAIBOUT Brahim Soltane : « Zighoud Youcef que j’ai connu » Alger-Houma Editions-2007.

9-   Vidal-Naquet Pierre : « Les Crimes de l’Armée Française », Paris Maspéro, 1975.

10-  Harbi med et Stora Benjamin : « La guerre d’Algérie » Paris Hachette-Collection Pluriel /2005.

11-  GUY Pervillé : « Pour une histoire de la guerre d’Algérie » Picard 2002.

12-  Le MIRE Henri : « Histoire militaire de la guerre d’Algérie » Paris-Albin Michel, 1982.

GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

FIGURES HISTORIQUES
MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C