Une fresque colorée de traditions algériennes séculaires
« Un concert à Cherchell », de Nora Sari

Par Soulef BISKRI
Publié le 31 jui 2013
Cherchell dans les années 1950
Dahmane Ben Achour

De nouvelle en nouvelle, Nora Sari raconte des tranches de vie, déterre des traditions oubliées, dépoussière des habitudes altérées par le temps. Son récit est inspiré du propre vécu de sa famille élargie. Et la petite fille de sept ans, qu’elle était en 1952, devient le témoin d’une époque où il était difficile de transiger avec les us et coutumes.
Pour sa première œuvre littéraire, « Un Concert à Cherchell » éditée chez l’Harmattan, Nora Sari fait revivre, dans un style romancé, les us et coutumes de Cherchell, sa ville natale, en alternant de temps à autre avec ceux d’Alger. L’écriture de l’auteure n’a certes pas encore atteint un haut niveau de maturité, mais le récit, tel qu’il est livré aux lecteurs, rappelle subrepticement la trilogie du Caire du grand écrivain égyptien Naguib Mahfoudh, notamment les deux premiers volumes « Impasse des deux palais » et « Le palais du désir ». Comme dans les ouvrages du prix Nobel de littérature en 1988, Nora Sari construit son roman, carrément autobiographique au demeurant, autour d’un foisonnement d’anecdotes croustillantes, d’une description soutenue des objets et des lieux et de portraits affinés des personnages. Son histoire, déclinée au pluriel au gré de quatre-vingt huit nouvelles, se déroule essentiellement à l’intérieur des maisonnettes hispano-mauresques, soit le terrain d’action des femmes. L’on comprend alors qu’à l’époque – le récit est figé à l’année 1952 avec par intermittence des flash-back à des événements antérieurs – ce sont bien les femmes, davantage que les hommes auxquels on conférait une autorité parfois surdimensionnée, qui entretenaient, avec une rigueur déconcertante, les séculaires traditions. Cette suprématie est particulièrement illustrée par la hardiesse des deux grands-mères de Nora, petite fille de sept ans dont le regard reflète le film des événements et la mémoire retrace le fil des histoires, à déjouer les desseins fomentés par leurs maris pour leur progéniture. Lla Yamina Yousfa, la grand-mère paternelle, est convaincue que « seules des études solides, à l’école de Cherchell, puis la medersa d’Alger, feraient de son unique enfant mâle, un lettré, qui gagnerait sa vie par le savoir et non à la sueur de son front ». Ainsi, elle recourt à la ruse pour épargner à son fils, Mohamed Sari le père de l’auteure, le métier de maçon auquel le destinait son paternel, un entrepreneur : « Alors, à l’insu de son époux, Yamina Yousfa élabora son plan. Elle avait de l’or, un plein coffret de pièces héritées de son père, des terres qu’il lui a léguées, une colline entière du côté d’Aîzer, qu’elle pourrait louer à des paysans sans terre, des maisons aussi qu’elle louait et dont elle percevait une rente chaque fin de mois. Son cousin lettré, Mustapha, fit office de précepteur, et c’est ainsi que Mohammed fit ses classes, sans que son père se doutât de ce qui se tramait dans son dos et contre sa volonté. Et ce manège dura des années. »
Mohamed devint professeur d’arabe. La grand-mère maternelle, d’Alger, contrecarre aussi la volonté de son mari de doter ses filles d’un niveau d’instruction élevé. Fait rare à l’époque : « Zalikha ne l’entendait pas de cette oreille. Pour le bien de ses filles, il fallait qu’elle intervienne, qu’elle agisse (…) Elle tanna tant et si bien son époux, connaissant ses points faibles, sensible, doux, gentil, plein de prévenance pour ses filles (…) qu’elle réussit à lui arracher une promesse. Dès que les filles sauraient lire et écrire, compter, en fait dès que la prépuberté ferait pointer le bout des seins, celles-ci doivent rentrer définitivement à la maison pour l’apprentissage des tâches ménagères. Babali, trop faible face aux arguments de son épouse, céda : quelques années d’école primaire suffirent. »
De nouvelle en nouvelle, Nora Sari raconte des tranches de vie, déterre des traditions oubliées, dépoussière des habitudes altérées par le temps. Le mariage de ses parents, Salika et Mohammed à l’orée des années 1940, est l’occasion pour ébaucher le rituel des noces à l’ancienne. Elle esquisse, avec subtilité, des métiers traditionnels (couturière, dentellière, brodeuses, meddahate qui animaient les mariages célébrés dans l’enceinte des maisonnettes hispano-mauresques…), l’entremise des marieuses, la fonction de m’sedna, « l’ambassadrice, l’envoyée spéciale qui passe de maison en maison pour déposer, d’une voix cassée de crécelle, l’invitation »… L’art culinaire local est également évoqué, parfois avec force détails. L’on retient un passage où l’écrivaine décrit, avec délectation, un plat pourtant basique que préparait sa grand-mère paternelle. « Un simple ragoût de pommes de terre coupées en demi-tranches large sur une face, mourant en arête sur l’autre. Une sauce mitonnée avec amour au creux du pilon, ail écrasé en pâte et lié avec sel et paprika (…) saucer d’abord, avec une bouchée de pain croustillant et chaud, prélever une tranche de pomme de terre gorgée de sauce, écarlate de plaisir et de chaleur, et agripper avec le pouce, l’index et le majeur la bouchée qui aura prélevé au passage quelques feuilles de fliyou fumantes… ».
En puisant son inspiration de ses souvenirs d’enfance, d’anecdotes collectées auprès des siens et de faits rapportés par sa mère, morte il y a à peine quelques années, et ses tantes, Nora Sari nous livre une fresque colorée de l’art de vivre et de la culture des familles cherchelloises, jusqu’aux années 1950. Ses chroniques, qui apparaissent décousues les unes des autres, se recoupent en une manifestation, qui sert de trame de fond au récit : un concert de musique andalouse animé par Dahmane Ben Achour en l’honneur de la visite du cheikh Ahmed Ibnou Zekri, le proviseur du lycée franco-musulman d’Alger, rendue aux familles Sari et Youcef Khodja et auquel est invitée la fine fleur de Cherchell. Le récit commence par les préparatifs de cette agape, qui se renouvelle chaque année en été, et se termine par le déroulement du banquet. Entre les deux séquences, Nora Sari, présente, par saccades, sa famille, sa ville et ses traditions séculaires. Elle met en évidence l’addiction de la population locale à la musique andalouse : « Lorsqu’à l’unisson les instruments entament l’ouverture de la noubête el ghrib, l’étreinte puissante de l’émotion submerge les sens, scelle l’orchestre et le public dans une interpénétration osmotique (…) La musique arabo-andalouse et le chant habitent l’âme des auditeurs qui communient à l’unisson dans une symbiose parfaite. »
Derrière les mots, transparaît des regrets, voire de la tristesse quant à la perte de cette manière de vivre avec la disparition de ses dépositaires attitrés. Une seule fois, l’auteure exprime franchement sa nostalgie : « Décembre 2009. Le petit fils de Babali, qui hérita de son prénom, décède. Il n’a que 60 ans. Le vide et le silence hurlent dans l’immense maison de Babali. Vide de son roi et de sa reine, chaque maître de maison est monarque chez lui. Vide de ses princesses. Toutes disparues, emportées par la grande Camarde. Seule Salika, dont le chemin a croisé celui d’un monsieur cruel et barbare, dont le nom est Alzheimer, et qui l’a emprisonnée dans ses rets, mène une triste fin de vie. »

Soulef Biskri

DOSSIER

Les prémices d’une rupture

Aux origines du CRUA

GUERRE DE LIBERATION

Les frères martyrs

Abdelkader Menouar et Mohamed Badaoui

MOUVEMENT NATIONAL
FIGURES HISTORIQUES
GRANDES DATES
UNE VILLE, UNE HISTOIRE

Ath Yenni, Le Mont des orfèvres

Histoire de la ville

CONTRIBUTION

Un parcours patriotique exceptionnel

Moudjahida Kheira Louahla