Ces Français qui font la fierté de l’Algérie
Ils ont sauvé l’honneur de la France

Par Mohamed Mebarki
Publié le 01 aoû 2012
Ce sont eux ; ce sont elles que le prestigieux journal Le Monde diplomatique, dans son édition de septembre 2000, placarda sous le titre « frémissant » de « Ces traîtres qui sauvèrent l’honneur de la France ». Ils s’appellent Maurice, Simone, Henri, Jean-Luc, Rosette, Alain, Françoise, Marina et Jean-Paul… L’histoire de la lutte de libération nationale les a consacrés comme des héros après qu’ils eurent fait preuve d’une extraordinaire lucidité et d’un grand courage en s’engageant, en leur âme et conscience, aux côtés du peuple algérien. S’il faut les citer tous, il sera alors nécessaire de reprendre la moitié de la matrice généalogique de la France ! Laborieuse opération dont la mémoire collective, sanctuaire populaire où est préservé le sacrifice de plus d’un million et demi de chouhada, s’est toujours occupée à nous décharger, en nous permettant de dépasser le cadre des noms et des prénoms vers des perspectives plus vastes, vers des horizons de reconnaissance et de gratitude envers le combat de ces hommes et de ces femmes qui ont donné un bel exemple de consistance, de grandeur et de bravoure, en mettant en accord leurs paroles et leurs actes.
Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, deux prestigieux signataires du manifeste
Paul-Marie de la Gorce
Simone de Beauvoir
Henri Maillot
Françoise Sagan
Maurice Audin
Jacques Duclos
Maurice Laban
Henri Curiel
C’est durant les dures épreuves que l’Algérie a toujours reconnu ses amis les plus fidèles en France et ailleurs. Ces derniers se sont retrouvés à plusieurs reprises au-devant de la scène en train d’apporter des précisions à propos de la grave dérive sécuritaire qui a failli emporter l’Algérie et la grossière manipulation dont elle avait fait l’objet par de nombreux médias français. Ils ont gardé le même courage affiché lorsqu’ils avaient annoncé leur position favorable au combat et à l’indépendance de l’Algérie. Paul-Marie de la Gorce était de ceux-là. Connaissant parfaitement l’Algérie et les Algériens, il ne s’était pas laissé entraîner dans la machination fomentée par des ultras qui voulaient voir ce pays à feu et à sang. Il était venu en plein embargo occidental et a écrit en 1995 ces quelques lignes qui en disent long sur les principes de l’homme. « Chaque jour, l’intense activité, dont témoignent le spectacle des rues à Alger, la surabondance de la circulation, le commerce, les constructions, montre que le pays fonctionne. Les attentats ne l’ont pas paralysé, les mots d’ordre des mouvements islamistes clandestins n’ont pas eu pour effet d’arrêter la vie sociale, économique et administrative. Et les zones d’insécurité, assez étendues dans l’Algérois et le Nord-Constantinois surtout, mais qui comprennent aussi certains quartiers des villes, n’ont pas abouti à une rupture d’équilibre. Ce n’est pas l’efficacité des opérations militaires qui est ici l’essentiel, c’est l’attitude de la population. » A ceux qui dramatisaient la situation en Algérie et à ceux qui la considéraient comme un simple détail de l’actualité, il avait eu ces mots : « Quand on a été impliqué comme je l’ai été par ces évènements (l’auteur parle de la guerre de Libération nationale), on se fait des amis. Je ne peux pas oublier ni abandonner ces amis et c’est particulièrement vrai depuis les nouvelles épreuves que connaît l’Algérie depuis dix ans. A partir de cette date, je suis reparti souvent en Algérie sans jamais laisser passer trois ou quatre mois sans y retourner. J’étais pratiquement le seul, et j’en ai conçu une estime et une admiration nouvelles pour le peuple algérien, pour le courage de sa résistance à l’islamisme. J’ai énormément lutté en France pour qu’on comprenne ce qui se passait là-bas. Cela a été très difficile. J’ai mesuré la puissance d’une tendance anti-algérienne dans la classe politique française. »Avant ce talentueux journaliste ayant contribué à faire le prestige de toutes les publications où il était passé, il y eut d’illustres personnalités dont Simone de Beauvoir, philosophe, essayiste et militante féministe connue pour avoir apporté un soutien franc et inestimable à la combattante algérienne Djamila Boupacha, cette Algérienne qui a tenu tête aux paras tortionnaires. Son article « Pour Djamila Boupacha », publié dans le journal Le Monde du 3 juin 1960, fut retentissant et bouleversant. Il fut, selon des historiens, à l’origine de la création du comité pour Boupacha. Simone de Beauvoir signa le célèbre « Manifeste des 121 » dont les auteurs défendaient le droit à l’insoumission et légitimaient l’action courageuse des Français qui refusèrent de prendre les armes contre le peuple algérien. C’est elle qui avait dit un jour : « La lutte du peuple algérien contre l’oppression colonialiste et pour son indépendance se confond avec celle du peuple français contre le fascisme et pour la démocratie. » Un engagement plein dans la lutte contre toutes les formes d’occupation que des Françaises et des Français au profil honorable ont manifesté courageusement aux côtés des Algériennes et des Algériens. Ce sont eux ; ce sont elles que le prestigieux journal Le Monde diplomatique, dans son édition de septembre 2000, placarda sous le titre « frémissant » de « Ces traîtres qui sauvèrent l’honneur de la France ». Ils s’appellent Maurice, Simone, Henri, Jean-Luc, Rosette, Alain, Françoise, Marina et Jean-Paul… L’histoire de la lutte de libération nationale les a consacrés comme des héros après qu’ils eurent fait preuve d’une extraordinaire lucidité et d’un grand courage en s’engageant, en leur âme et conscience, aux côtés du peuple algérien. S’il faut les citer tous, il sera alors nécessaire de reprendre la moitié de la matrice généalogique de la France !Laborieuse opération dont la mémoire collective, ce sanctuaire populaire où est préservé le sacrifice de plus d’un million et demi de chouhada, s’est toujours occupée à nous décharger, en nous permettant de dépasser le cadre des noms et des prénoms vers des perspectives plus vastes, vers des horizons de reconnaissance et de gratitude envers le combat de ces hommes et de ces femmes qui ont donné un bel exemple de consistance, de grandeur et de bravoure, en mettant en accord leurs paroles et leurs actes. Ce sont des Français de souche, par conviction ou à la suite d’un « coup de foudre ». Peu importe la nature de leurs rapports avec la patrie de la Fontaine et de Voltaire dans la mesure où ils avaient réussi à déjouer tous les pièges meurtriers de l’égoïsme égocentrique et ses variantes comme le racisme ou le chauvinisme. C’est en défendant les principes de droit, de justice, d’émancipation et de liberté que ces hommes et femmes s’étaient retrouvés dans le camp des Algériens, opposés à la volonté coloniale exprimée par les gouvernants successifs de la France. Ils étaient issus de tous les milieux professionnels et sociaux. Il y avait parmi eux des artistes, des hommes de religion, des politiciens, des militaires, des intellectuels et des travailleurs. Des femmes et des hommes dont la conscience précoce les a fait révéler aux yeux du monde grâce à leur infatigable activité militante, leur humanisme et leur position éclairée qui a évité à une grande partie de la société française de sombrer dans la folie coloniale. Les atrocités sans nom subies par un peuple spolié de tout, privé de sa terre et de son existence, leur ont ouvert les yeux devant une insoutenable réalité justifiée par une raison d’Etat tirant sa substance motrice de la pensée négationniste pure et dure, et ne concevant les principes portés la révolution française qu’à travers un odieux sectarisme élevé par certains intellectuels aux ordres au rang de philosophie politique et économique. En s’indignant contre l’arbitraire, les exactions, le non-droit et le bâillonnement « physique » et psychologique auxquels étaient soumis des millions d’êtres humains, ils n’ont fait que traduire en actes les trois fondements sur lesquels repose l’esprit de la République française. Ils ont tout simplement été fidèles à eux-mêmes et aux luttes menées par leurs aînés contre le pouvoir absolu et obscurantiste détenu par le régime féodal et l’institution ecclésiastique représentée par une église crucifiée sur l’autel de la tyrannie aristocratique. Vu sous cet angle, le mot traître « craché » par Le Monde ne pouvait avoir qu’une seule et unique signification : la dérision. Simone de Beauvoir, Henri Curiel, Jean-Paul Marie de la Gorce, Jacques Duclos, Françoise Sagan, Maurice Laban, Henri Maillot, Maurice Audin, Loïc Collet, Jean-Paul Sartre et l’ensemble des hommes et des femmes, écrivains, cinéastes, politiciens, avocats, hommes d’église, artistes, travailleurs, militaires déserteurs et insoumis qui ont épousé leur démarche n’étaient en rien moins patriotes que ceux qui s’étaient acharnés, une génération après l’autre, à dominer par la puissance de feu, pendant un siècle et quelques décennies, des peuples et des nations, au nom de la gloire de la France. Le cardinal Duval ou l’actrice Simone Signoret ont, à titre d’exemple, incarné de leur vivant une société française qui commençait à prendre conscience du terrible drame de l’occupation et de son impact dévastateur dans l’Hexagone. Même si elle n’en a retenu qu’une partie, l’histoire conjuguée à tous les temps se fera le devoir de nous rappeler chaque jour que sans l’apport de cette « armée » d’anonymes, ceux qui ne sont plus parmi nous notamment, le sacrifice de Maurice Audin ou de Maurice Laban n’aurait peut-être jamais eu la même intensité et le même souffle humaniste retentissant !A l’inverse de leurs tortionnaires et assassins, Maurice Audin et Henri Maillot ont aimé profondément la France sans se laisser dévorer par le feu de la passion. Leur prise de position en faveur de la lutte armée menée par l’Armée de libération nationale fut un exemple extraordinaire de lucidité. Audin le mathématicien et Maillot l’aspirant n’étaient ni des névrosés, ni des calculateurs sans état d’âme et encore moins des aventuriers en manque de sensations fortes. Ils avaient juste exprimé tout haut et très fort ce que la majorité de leurs compatriotes n’osaient pas penser tout bas, en apportant un retentissant soutien à une cause juste. La tragique disparition du premier dans des circonstances troubles, le 21 juin 1957, dix jours après son arrestation par les paras, constitue toujours une énigme en dépit des aveux plus ou moins indicatifs mais truffés d’imprécisions et de non-dits faits par les généraux Aussaresses et Massu. Communiste « instinctif » à l’instar de Maurice Laban, Henri Maillot et Henri Cruel, Maurice Audin avait vécu une première déchirure, lorsqu’en se dégageant de l’emprise doctrinale figée et stéréotypée imposée par l’orthodoxie des camarades, avant que le parti ne rectifie le tir, mais d’une manière au demeurant assez timide au regard de ses dispositions intellectuelles de l’époque, il fut obligé de s’opposer à l’inertie idéologique de sa famille politique en prenant fait et cause pour la libération de l’Algérie. La seconde déchirure, c’était lorsqu’il prit sa responsabilité d’homme libre en se rangeant du côté des victimes en situation de légitime défense contre l’un des systèmes d’occupation les plus abjects que l’humanité ait jamais connus, sachant que c’était la France, son pays, qui jouait le rôle du bourreau. 54 ans après sa disparition, Maurice Audin demeure toujours un cas que la conscience officielle de la France tente de confier à l’amnésie. Quelle raison majeure a poussé l’armée coloniale à faire disparaitre définitivement la trace d’un citoyen français ? L’historien Pierre Vidal-Naquet tire la conclusion et porte le coup de grâce aux colporteurs de cette histoire d’évasion dont l’intrigue ressemble étrangement à celle du suicide de Mohamed Larbi Ben M’hidi. Selon lui, Maurice Audin est mort sous la torture. « Il n’y a pas de doute, le jeune universitaire a été assassiné par un élément des renseignements opérant sous les ordres du général Massu », affirme l’historien qui a mené une enquête sérieuse sur le sujet. Quelques semaines après sa disparition, sa femme avait déclaré : «On m'a dit qu'il allait revenir, qu'il était gardé dans un « camp noir », où les militaires plaçaient les torturés trop abimés, le temps qu'ils se refassent. Mais je n'ai jamais cru à cette fiction.» Maurice Audin n'est ni un fantôme ni un disparu, encore moins un évadé, c'est un «cadavre sur parole». Des années et des décennies passèrent sans que l’opinion publique soit éclairée au sujet de cette sombre histoire. En 2007, sa veuve Josette écrit une lettre au président de la République française dans laquelle elle lui demande de faire toute la lumière sur le dossier Audin. Sa requête est demeurée lettre morte. En 2009, sa fille Michelle décline le grade de chevalier de la Légion d’honneur en signe de protestation contre le mutisme observé par la plus haute instance officielle en France concernant une affaire qui a tout l’air d’un assassinat politique. Les tortionnaires de Maurice Audin n’étaient certainement pas des subalternes agissant de leur propre chef pour une petite et simple raison : ils avaient affaire à un citoyen français. La caution d’un interrogatoire « musclé » leur a sûrement été accordée d’en haut ; de Paris. Il n’était surtout pas question d’offrir à l’opinion publique française et au monde, particulièrement durant cette époque traversée par de grands mouvements de contestation, les atrocités commises par la France en Algérie dans le but de s’y maintenir par tous les moyens. « Fafa », nom donné à la France du temps de la colonisation particulièrement, avait suffisamment prouvé sa détermination à sévir de la manière la plus abjecte, même à l’encontre de ses enfants coupables d’avoir « trahi » une cause à laquelle ils n’ont jamais cru. Il fallait faire taire toutes ces voix françaises qui s’étaient jointes au concert algérien. Le cas de Maurice Laban ne sort pas de ce cadre, même si ses péripéties sont différentes de celles de l’affaire Maurice Audin. Il s’agit d’un autre communiste qui s’était senti trop à l’étroit dans le vieux costume taillé par Paul Vaillant Couturier. Un militant au don généreux tout comme la terre qui l’avait vu grandir et à laquelle il était demeuré fidèle jusqu’à l’instant où lui et Henri Maillot tombèrent criblés de balles, dans un accrochage selon plusieurs versions, ou carrément exécutés par l’armée coloniale après avoir été faits prisonniers, selon d’autres témoignages et des recoupements de faits élaborés par des historiens dont la rigueur est reconnue. Parlant de son parcours militant, Maurice Laban avait dit : « j’ai adhéré au parti parce que j’ai gardé l’esprit de classe de mes parents, surtout de ma mère, issus tous deux de familles paysannes très pauvres ; j’y ai adhéré parce que, ayant vécu plus en contact avec les indigènes des campagnes qu’avec les Européens, je suis anticolonialiste acharné et pro-arabe, parce que je sens la nécessité de la formation d’une nation algérienne délivrée de l’esclavage économique où elle se trouve vis-à-vis des capitaux et de l’industrie français ; parce que je suis pour le progrès et la libre expansion de l’individualité de chacun, parce que je ne veux plus d’une société où l’on étouffe et où peu à peu l’immense majorité de la population se trouve dans la misère et l’esclavage. Si j’étais musulman, je serais du côté des fellaghas. Je ne suis pas musulman, mais algérien d’origine européenne. Je considère l’Algérie comme ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. » L’enfant de Biskra n’avait fait que se conformer le plus naturellement du monde à l’esprit et à la lettre du slogan de l’Algérie française, mais selon sa propre conception, c'est-à-dire une terre de justice et d’équité. C'est en toute logique qu’il était concerné et solidaire avec ses compatriotes algériens contre l’injustice qui s’abattait sur eux. Quand il avait su que la meilleure manière d’illustrer ce slogan, c’était la fin d’une guerre à l’issue de laquelle la France rentrera chez elle et l’Algérie montera son drapeau, il a pris les armes et combattu vaillamment pour que se réalise la logique historique. Il s’est rangé du côté de la révolution dès les premiers coups de novembre 54, malgré la triste condamnation par son parti du mouvement insurrectionnel. Certains témoignages racontent qu’il avait approché Mostefa Ben Boulaïd, membre du groupe des Six historiques et chef charismatique de la Wilaya I. En juin 1956, la presse coloniale consacre de grosses manchettes à sa mort et à celle de Maillot en leur collant l’infâmante étiquette de « traîtres ». « En accomplissant mon geste, en livrant aux combattants algériens des armes dont ils ont besoin pour le combat libérateur, des armes qui serviront exclusivement contre les forces militaires et policières et les collaborateurs, j’ai conscience d’avoir servi les intérêts de mon pays et de mon peuple, y compris ceux des travailleurs européens momentanément trompés », avait dit Henri Maillot après avoir déserté en emportant un camion chargé d’armes et de munitions qu’il remit à l’ALN. Quelques jours après ce coup d’éclat, le jeune aspirant transmit une lettre aux journaux français à travers laquelle il expliquait son attitude. « Au moment où le peuple algérien s'est levé pour libérer son sol national du joug colonialiste, ma place est aux côtés de ceux qui ont engagé le combat libérateur. »Le cas d’Henri Curiel, membre actif du réseau Jeanson, assassiné le 4 mai 1978 à Paris, à l’intérieur de l’immeuble où il résidait, ainsi que celui de Fernand Yveton, torturé par les paras et guillotiné à Serkadji le 11 février 1957, après que son recours en grâce fut rejeté par le président René Coty avec l’accord de son ministre de la Justice, François Mitterrand, illustrent parfaitement le bras de fer engagé entre l’arrogance criminelle d’un côté et le sacrifice révolutionnaire de l’autre. Ces images qui contredisent de la manière la plus flagrante cette supercherie appelée les « bienfaits » de la colonisation ne sont pas une vue de l’esprit, mais une dure réalité qui interpelle les consciences.M. M. 
DOSSIER

L’armée, éternel arbitre

La mort de Boumediene et la guerre de succession

GUERRE DE LIBERATION
MOUVEMENT NATIONAL

Combattre pour l’Algérie

Fatiha et Cherifa Tayeb Brahim

FIGURES HISTORIQUES

L’engagement d’une femme-courage

De Toumya Laribi à Baya El Kahla

GRANDES DATES

Un camouflet pour les troupes coloniales

La grande bataille de Fellaoucène

UNE VILLE, UNE HISTOIRE

Les terres blanches des Aurès

Histoire de la ville d’ARRIS

CONTRIBUTION

IMAGES DE FEMMES NORD AFRICAINES GENEALOGIE ET CHANTS DE RESISTANCE

COLLOQUE INTERNATIONAL DE TEBESSA - Les aspects de la résistance des femmes dans L’histoire ancienne de l’Afrique du Nord