La mise à l’épreuve de l’ALN
La bataille d’El Djorf

Par Assem MADJID
Publié le 26 aoû 2012
Des batailles d’envergure, il y en a eu durant la guerre de libération, mais celle d’El Djorf, dans les Aurès-Nemencha, reste indiscutablement la plus particulière. D’abord par la mobilisation de plus de 30.000 soldats français et d’un matériel de guerre jamais utilisé jusque-là en Algérie et ensuite par cette singularité d’être la première grande bataille qui a opposé l’ALN à l’armée française. Elle ouvrira le bal à toutes les autres batailles qui se sont déroulées dans différentes régions du pays.
Des moudjahidine de l'ALN
Mostefa Benboulaïd
Abbas Laghrour
Bachir Chihani
 Des moudjahidine présentant de nouvelles armes
Soldat français en renfort sautant de l'hélico
Soldats français dans une mechta

Mostefa Benboulaïd, le chef des Aurès, en prison à Constantine depuis son arrestation en février 1955 en Tunisie, Bachir Chihani prend les commandes des Aurès-Nemencha, secondé dans sa tâche par Adjel Adjoul et Abbès Laghrour. L’incarcération de Benboulaïd a laissé un grand vide dans une région plongée dans des luttes de leadership entre clans rivaux. Les Touaba de Omar Benboualïd, le frère de Mostefa, d’un côté, et les Serahna de Adjel Adjoul, de l’autre, n’ont pas facilité la tâche à Bachir Chihani, issu, quant à lui, du Khroub, dans la région de Constantine et l’ont ainsi contraint à chercher une issue pour sauver les meubles. Plus tard, et après la mort de Chihani, ces luttes vont s’exacerber à tel point qu’aucun chef n’a pu redresser la situation. Les chefs se succédaient mais la situation empirait au fil des années jusqu’à la nomination de Tahar Zbiri au début des années 1960.

C’est dans ces conditions, à la limite de l’exécrable, que Bachir Chihani décide de s’éloigner des Aurès et de son PC de Kimmel, pour mettre le cap sur les Nemencha dans le but d’organiser une porte ouverte sur la Révolution.

Cela fait presque une année que la guerre de libération a commencé et l’ALN a plus que jamais besoin du soutien de la population pour continuer son œuvre libératrice. Le choix se porte sur El Djorf, situé sur Oued El Helaïl, en ce mois de septembre 1955. « Une région accidentée encaissée entre d’immenses falaises verticales, truffée de grottes, de galeries souterraines et, de plus, coiffée de deux rochers géants », témoigne Adjel Adjoul dans Les tamiseurs de sable de Mohamed-Larbi Madaci. Des gros moyens sont mis en œuvre pour la réussite de cette rencontre à laquelle sont conviés les notables de toute la région chaouie. Rien n’est laissé au hasard et beaucoup d’argent est débloqué pour l’achat de viande, couscous, légumes et fruits pour ce rassemblement auquel participent plus de 500 personnes dont au moins 300 moudjahidine, en plus des chefs comme Adjel Adjoul, Sidi Henni, Abbès Laghrour, Lazhar Cheriet et bien d’autres officiers de l’ALN. Le but est surtout de convaincre la population de la justesse de la cause et de « démentir dans les faits la propagande française qui présente l’ALN comme une bande de desperados ».

La fête atteint son comble quand Chihani prononce son discours explicatif sur les tenants et les aboutissants de cette guerre. Une parfaite symbiose règne entre moudjahidine et civils tous acquis à la cause. C’est maintenant fait et le tout nouveau chef des Aurès-Nemencha a réussi à transmettre le message dans une allégresse indescriptible dans la grotte qui servait de « salle de conférence ». Tous les doutes se sont maintenant dissipés et la Révolution passe désormais à une autre étape, celle de forcer l’ennemi à quitter le pays quel que soit le prix à payer. Rien n’indique que quelque chose se trame à l’extérieur et qu’un déploiement des forces ennemies se fait sans éveiller le moindre soupçon. Plus de 30.000 soldats, peut-être plus, bouclent tout le périmètre et n’attendent désormais que d’accueillir les moudjahidine qui s’apprêtent à quitter les lieux.

Adjel Adjoul raconte : « Franchement, je n’étais pas très chaud pour cette réunion de prestige. Je suspectais tout le monde. J’étais sûr que le 2e bureau avait infiltré ses éléments parmi les invités. A mon avis, c’était une erreur de mélanger civils et djounoud, mais Chihani avait décidé, nous n’avions qu’à obéir. » Ces doutes vont se vérifier quand, à l’aube, Bachir Chihani ordonne la dispersion. Les premiers partis reviennent vers la grotte et annoncent l’encerclement. C’est le remue-ménage mais les chefs veillent au grain et tempèrent les ardeurs des djounoud prêts à en découdre avec l’ennemi. Mieux encore, ils choisissent la voie la plus rationnelle consistant à percer les lignes ennemies au prix de leurs vies. Commence alors l’une des batailles les plus célèbres qu’a eu à livrer l’ALN. Elle dure plusieurs jours et plusieurs nuits. Les combats intenses et héroïques menés par les moudjahidine donnent du fil à retordre à l’ennemi assisté pourtant par des avions de combats, des tanks et des armes de tous calibres. Pendant que ces combats font rage, Bachir Chihani dirigent les combattants de sa grotte bien protégée par sa garde prétorienne. Adjel Adjoul, Sidi Henni, Abbès Laghrour, Louardi Guettal et Lazhar Chériet foncent droit vers les soldats ennemis. Il n’y avait pas d’autre alternative que de percer les lignes ennemies s’ils veulent que les pertes oient pas importantes dans les rangs des djounoud. Malgré un effectif réduit et un armement archaïque, ils opposent une farouche résistance. Tellement farouche que cette bataille est aujourd’hui intégrée dans le cursus de l'académie militaire de Saint-Cyr comme modèle de combat de guérilla. Pendant quatre jours et trois nuits, les combats s’intensifient et les pertes sont considérables d’un côté comme de l’autre. Ce n’est qu’à la fin du mois de septembre que les combattants de la liberté réussissent à desserrer l’étau et à infliger à l’ennemi l’une des plus grandes leçons de courage et de bravoure. Au lendemain de cette bataille, les deux camps comptent leurs morts. Au moins 80 maquisards sont dénombrés entre morts et capturés par l’ennemi alors que dans le camp adverse, les morts se comptent par centaines. Certains témoignage, comme celui de Bicha, avancent le chiffre de 400 morts, trois avions abattus et d’autres pertes aussi considérables les unes que les autres. La guerre de libération venait de connaître un grand tournant à travers cette bataille dont l’écho a dépassé les frontières. Bachir Chihani a réussi un double pari : celui de faire connaître la Révolution à l’intérieur du pays et de l’inscrire également dans la postérité.

A. M.

Source : Les Tamiseurs de sables de Mohamed Larbi Medaci

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