L’un des pionniers des transmissions
Mustapha Hadjadj-Aoul dit Mahfoud

Par Leïla Boukli
Publié le 01 jui 2012
Mustapha Hadjadj-Aoul dit Mahfoud, né le 14 mai 1934 à Tlemcen, fait partie de la génération d'étudiants qui ont quitté les bancs des universités, lycées et collèges pour répondre à l'appel de la grève du 19 mai 1956.
Première promotion : A g. : Mustapha Hadjadj-Aoul )dit Mahfoud). A dr. : Gaouar Abdelhafid )dit Aïssa)
Les premiers cadres des transmissions. De g. à dr. : debout : Ghaouti, Moussa, Boumediene, Mabrouk, Omar, Aboulfath, Mahfoud, Aissa.
De g. à dr. : 1- Mustapha Hadjadj. 2- Abdelhafid Boussouf. 3- Lakhdar Bentobal.
A Tunis, de g. à dr. : Mustapha Hadjadj, Laghouati dit Laroussi et Khimar.

Cet ingénieur en télécommunications, qui voulait être chimiste ou pharmacien, s'engagera corps et âme dans les rangs de l'élite révolutionnaire des transmissions, fer de lance, de 1956 jusqu'à la fin de la révolution et même au-delà. Des treize promotions formées dans ce domaine stratégique, nombreux sont ceux qui mettront leur précieuse expérience au service de l'Algérie souveraine. On les retrouvera dans des secteurs tels que l'armée, les télécommunications, les Affaires étrangères, les douanes ou encore la Protection civile… Mustapha Hadjadj-Aoul, qui sortira major de promo de l'académie de Saint-Pétersbourg en 1964, occupera différents postes, à l'indépendance.

A la demande du défunt Président Boumediene, une fois ses études achevées, il prend en main la direction centrale des télécommunications militaires au ministère de la Défense nationale jusqu'en 1969 ; il y forme des promotions, crée des écoles, des cadres, des liens, en un mot une relève, puis crée la Sonelec, entreprise nationale électrique et électronique, jusqu'en 1979 et finira conseiller au ministère des Transports jusqu'à sa retraite. Cet homme habitué au cloisonnement et à la clandestinité auxquels il a été astreint durant la lutte de libération nationale, vu la spécificité de l'action et l'organisation du ministère de l'Armement et des Liaisons générales, auquel il a appartenu, préfère comme beaucoup de ses compagnons l'ombre à la lumière. Tant il est vrai, qu'ils devaient faire abstraction de leur passé, de leur identité première, en un mot de leur vie antérieure.

Frère de chahid, Mustapha Hadjadj-Aoul est issu d'une vieille famille tlemcénienne de nationalistes connus pour leur engagement. Avant la grève de 1956, qui le décidera à prendre le maquis, il milite au FLN, rejoint un beau-frère à Meknès où non-boursier il fera sa première année de pharmacie. Là il rencontre des jeunes étudiants algériens comme lui, entre autres les Tounsi, Fetouki…, crée l'UGEMA se rapproche des responsables du FLN et disparaît…

Il se replonge dans cette glorieuse période de sa vie avec nostalgie et enfin se livre. De 1954 à 1956, c'était l'explosion de partout en Algérie. Sans armes, l'ardeur au combat des moudjahidine et l'influence grandissante de l'ALN ne suffisaient pas face aux actions chaque jour plus meurtrières des forces coloniales. Des besoins nouveaux se faisaient sentir pour étendre les liaisons entre les unités combattantes et l'organisation politico-administrative. «Les hommes chargés du tissal (liaison) efficaces au début, dans leur fonction de relais et de boîtes aux lettres entre le sommet et la base, étaient souvent pris pour cible. Il fallait gagner des vies et du temps, il fallait avoir des instruments plus performants de communication, il fallait former des hommes.»

Le Caire avait formé quelques étudiants aux liaisons radio sur des équipements achetés ou offerts par les pays arabes, notamment par l'Irak. Dans les cargaisons d'armes qui arrivaient, par route du côté Est et par bateau du côté Ouest, on avait inclus un certain nombre d'émetteurs-récepteurs. Les premiers essais seront faits à l'Est de l'Algérie où une petite école de morse fut créée, sans succès.

Cette base sera plus tard prise en charge. C'est alors que Abdelhafid Boussouf, déterminé, prend en main la question et décide de puiser dans le vivier des étudiants grévistes. «Contactés par des agents de l'ALN en civil, nous sommes reçus un par un par Boussouf et Boumediene qui avaient auparavant pris la peine de lire des fiches remplies par nos soins. «‘'Vous savez que ce soir vous allez traverser la frontière et que vous risquez de mourir ?'' fut la dernière question posée par eux. Nous n'en n'avions cure puisque la plupart d'entre nous étaient volontaires et acquis à la cause.» Ils déménagent dans une maison plus vaste où leur sécurité est assurée par un officier, Sayah dit Bouchakour à la tête de six hommes dotés de mitraillettes, et leurs repas sont servis par Si Abdelkader Samoud et sa petite famille.

«On y retrouve Boualem Dekkar dit Ali Guerras, Ghouti de son vrai nom Abdelkrim Hassani, Ali Tlidji dit Omar, Moussa dit Seddar, Mohamed Mokrane dit Nasser, Ahmed Taouti dit Chaabane, Zidane, Erwin Reinhold, un légionnaire allemand et Boumediene Dib dit Abdelmoumen, ancien sous-officier des transmissions de l'armée française, un fada de l'écoute qui passait son temps à capter la fréquence-bande de la gendarmerie. C'est comme ça qu'il eu la désagréable surprise de vivre en direct la liquidation de son père. Abdelmoumen consignait les résultats de son écoute sur des feuilles, transmises chaque soir à Boussouf pour exploitation. C'est lui qui lui en fera connaître les subtilités.» Plus tard, des centres d'écoute seront implantés à l'Ouest et à l'Est aux frontières.

«On avait tout le loisir le soir d'entendre en clair à très grande vitesse entre Alger et Paris leur BRQ, bulletin de renseignement quotidien, que nous avons mis à profit. Les messages codés déchiffrés nous donnent beaucoup de renseignements et les Français ne comprenaient pas comment on avait pu en arriver là. On créera notre propre BRQ qu'on enverra à tout le monde, GPRA, CNRA, wilayas… et qui sera l'embryon de l'APS actuelle.»

Des cours accélérés commencent donc, encadrés par Senoussi Seddar dit Si Moussa, technicien de son état, et par un ancien d'Indochine, originaire de Laghouat, Ali Tlidji dit commandant Omar. «Nous recevions du matériel radio militaire de fabrication américaine, des émetteurs de type ART 13, des récepteurs BC 348, des SP 600 Hammarlund, qu'il nous fallait apprendre à bien manier. Mais nous restions toujours en attente de l'acquisition de l'ANGRC9, matériel de transmission de l'OTAN, de technologie avancée pour l'époque et que Messaoud Zeghar dit Rachid Casa nous procurera plus tard.»

Après la formation, Mustapha Hadjadj-Aoul dit Mahfoud reste au poste de commandement pour prendre en main le réseau, devenu plus tard zones et Wilayas. Boussouf l'informe de son intention de l'envoyer à Tunis. Entre-temps, il part seul de Nador à Tétouan dans un taxi clandestin chargé de remettre à Boudiaf un paquet de la part de Boussouf. «C'est là que je rencontre Abdelkader Chanegriha dit Tchang, qui tenait les finances de l'organisation. C'est lui qui se chargera de mon voyage en Tunisie où devait m'accueillir Ouamrane. En lieu et place, c'est Amirouche et Ben Driss qui m'attendaient. Ma première mission, nous dit Mahfoud, était celle d'établir la liaison entre l'Est et l'Ouest du pays. Un poste était en permanence à l'écoute à Nador. Abdelkader Bouzid dit Abou El Feth supervisait, en attendant le premier signal. La liaison s'est faite dans de bonnes conditions et l'ordre a été donné de lancer la 5e Promotion de l'Est.»

En 1959, année la plus meurtrière de l'histoire de la Révolution avec la création des lignes Challe et Morice, c'est l'étouffement. Il est alors décidé d'ouvrir le front Sud et d'y implanter sept réseaux de transmissions. «Abdelaziz Bouteflika, l'actuel président, appelé depuis cette époque Abdelkader El Mali était de la partie, de même que Draia, Chérif Messaâdia, Belhouchet…» renchérit Si Mahfoud.

Et c'est ainsi qu'avec des moyens dérisoires et rudimentaires, dans une petite maison d'Oujda dénudée de confort, baptisée pompeusement «Ecole», l'arme des transmissions naît en 1956 avec la première promotion, forte de 25 membres.

Plus de 50 ans après, les souvenirs s'estompent, mais la même affection lie la famille du MALG. «Lorsqu'on se rencontre, avoue-t-il ému, c'est pour évoquer avec grande émotion nos jeunes compagnons de lutte disparus.» Beaucoup avaient à peine 20 ans ou moins. A cet âge, on rêve encore d'oiseaux bleus et d'amour…

DOSSIER

Un rôle précurseur à redécouvrir

La délégation extérieure du FLN

MOUVEMENT NATIONAL
FIGURES HISTORIQUES

Il était l’un des conseillers du colonel Amirouche

Il y a 60 ans, Tahar Amirouchen tombait en martyr

MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE