L'indépendance ou le serment des braves

Par Imad KENZI
Publié le 01 jui 2012
L’indépendance ou le serment des braves
Mahieddine Bachtarzi
L'Emir Khaled
Messali Hadj fondateur de l'ENA

Contrairement à la position, de plus en plus répandue dans les milieux médiatiques de l'Hexagone, un demi-siècle après l'indépendance de l'Algérie, où des faiseurs d'opinions zélés et des nostalgiques acharnés qui, à travers leurs discours révisionnistes et souvent tendancieux, considèrent que la libération de l'Algérie du joug colonial n'était pas l'œuvre d'un long combat révolutionnaire et d'un grand sacrifice de tout un peuple, mais une sorte d'«offrande généreuse» du général de Gaulle, le peuple algérien n'avait jamais accepté le fait accompli colonial depuis juillet 1830. Il lui avait opposé des résistances héroïques durant le XIXe siècle, avant d'exprimer son rejet de la politique coloniale et son aspiration à l'indépendance dans les forums politiques au début du XXe siècle. En effet, d'un point de vue historique, l'idée d'indépendance n'a jamais disparu de l'esprit des Algériens, même dans les moments les plus durs et les plus controversés du mouvement national. La prise de conscience des Algériens quant à la nécessité de leur émancipation était clairement ressentie juste après le premier conflit mondial. Elle était portée d'abord par des jeunes structurés dans des cercles à caractère culturel, sportif, voire touristique. Parmi ces jeunes, Mahieddine Bachtarzi qui avait, à chaque fois, saisi l'opportunité d'être sur la scène théâtrale pour rappeler aux Algériens leur devoir en des termes à peine voilés. Exemple :

«O Algériens, mes frères,
Il faut vous réveiller.

Voyez autour de vous,
Ce que font vos voisins,

Imitez ce qu'ils font
En bien, et non en mal.

Ce n'est que par l'action
Que vous serez dignes

De vos aïeux, qui ont
Donné Averroès,

Ibnou Sina et d'autres.» (1)

Ces paroles lancées par Bachtarzi à l'adresse de ses auditeurs, lors d'un concert à Tlemcen en 1919, résument à elles seules l'état d'esprit des Algériens au lendemain de la Première Guerre mondiale. Elles traduisent, pour ainsi dire, l'éveil d'une jeunesse, plus que jamais déterminée à mener le combat pour l'indépendance. Ce fut alors le début d'une nouvelle ère dans l'histoire de l'Algérie combattante.

Et l'éveil fut!

C'était, justement, en 1919 que l'Emir Khaled, petit-fils de l'Emir Abdelkader «entra de plain-pied dans l'arène algérienne et s'imposa comme porte-parole des Jeunes Algériens. Il donna à l'action de ses derniers une nouvelle vigueur, et surtout une orientation plus mondialiste»(2). L'Emir Khaled avait alors insufflé une nouvelle dynamique et une énergie toute neuve au mouvement enthousiaste des Jeunes Algériens qui se mobilisèrent sans cesse pour changer la situation politique des Algériens. Ainsi, après avoir démissionné de son mandat d'élu, il se consacra justement à la formation politique des masses. Mais derrière l'engagement désintéressé et délibéré de l'Emir Khaled se cachait une visée, jusque-là, inavouée, et qui était «la renaissance de la nation algérienne.» Visée qu'il avait ensuite exprimée ouvertement dans son fameux Mémoire remis au président américain Wilson, à qui il avait alors demandé de soumettre la question algérienne à la Société des nations (SDN). Dans ce mémoire, l'Emir Khaled avait exigé, entre autres, «l'envoi de délégués choisis librement par nous pour décider de notre sort futur sous l'égide de la Société des nations.» Et sans hésiter il avait violemment dénoncé le système colonial, l'accusant de soumettre tout un peuple à l'ignorance et à la pauvreté. En excellent visionnaire, il avait prédit le jour où les Algériens diront au Français : «Hors d'Ici !» «Les Français, écrivait-il, envisagent non sans amertume, le jour où ils seront obligés de boucler leurs valises pour rejoindre leurs pays natal. Pour eux, l'avenir est incertain, l'horizon nuageux, l'orage assez proche et ils poussent déjà des lamentations précoces. Et dame, ils ont raison. Quoi de plus pénible, en effet, que de quitter sans espoir de retour le pays où l'on vit en seigneur, où l'on s'enrichit sans trop d'éreintement, servi par des esclaves dociles. Je les plains moi-même de n'avoir pas devant eux un horizon d'une clarté réjouissante.»(3) Voilà une prophétie qui s'était réalisée en moins de cinquante années plus tard.

Les positions de l'Emir Khaled avaient poussé les autorités coloniales à réagir et à prendre la décision de le condamner à quitter l'Algérie. Exilé en Egypte, l'Emir Khaled avait réussi ensuite à gagner Paris où il avait relancé son action en vue de promouvoir l'idée de l'indépendance de l'Algérie. Sur place, il avait noué des contacts avec certains responsables du Parti communiste français, notamment Jacques Doriot qui lui avait réaffirmé le soutien de l'Union soviétique et du PCF à l'indépendance de l'Algérie et de tous les pays d'Afrique du Nord. Fort de ce soutien, l'Emir Khaled avait organisé, le 12 juillet 1924, une conférence historique à la salle des Ingénieurs Civils, rue Blanche, en présence du professeur Ahmed Bahloul et d'André Berthon, avocat à la cour et député communiste de Paris. Au moment de sa prise de parole, la salle avait clamé le mot d'ordre d'indépendance de l'Afrique du Nord. Ce même mot d'ordre fera ensuite, pour la première fois dans l'histoire du mouvement national, partie des objectifs et du programme d'action de la première organisation nationaliste, l'Etoile Nord-Africaine (ENA), fondée en 1926 par l'avant-garde des travailleurs émigrés algériens qui s'étaient d'abord organisés en petits comités d'entraide et en associations philanthropiques avant de se regrouper dans un mouvement plus large.

Dès les premiers mois de son existence, l'Etoile Nord-Africaine avait inscrit son action dans le sillage déjà tracé par l'Emir Khaled. Considérant que le peuple algérien est «capable de se diriger lui-même», l'ENA avait fixé, dans son programme, comme objectif primordial : l'indépendance de l'Algérie. Voilà par ordre de priorité les grands axes de ce programme :

1- l'indépendance de l'Algérie

2- le retrait total des forces françaises d'occupation

3-la constitution d'une armée nationale algérienne

4-la remise en toute propriété à l'Etat algérien des banques, des mines et des terres occupées par les conquérants.»(4)

Mais après la dissolution de l'Etoile en 1929, ses responsables avaient décidé de modifier son nom, devenu La Glorieuse Etoile Nord-Africaine, mais pas son programme puisque la question du devenir national fut, de nouveau, au centre de toutes les préoccupations des «étoilistes».

«Cette terre n'est pas à vendre»

A partir de 1930, l'indépendance fut clairement mise en avant dans tous les slogans de l'Etoile Nord-Africaine. C'était le cas, par exemple, lors de la fameuse manifestation des Algériens en mai 1936 à Alger, lorsque plus 20 000 manifestants défilaient derrière des banderoles sur lesquelles était écrit le principal mot d'ordre scandé ce jour-là : «Vive l'indépendance.» Et en août 1936, le leader de l'Etoile, Messali Hadj, avait fait une entrée spectaculaire à Alger lorsqu'il avait déclaré au stade municipal, actuellement 20-Août : «Cette terre n'est pas à vendre.» Depuis, l'Etoile Nord-Africaine n'avait jamais cessé de s'imposer comme un grand parti suscitant, à la fois, les craintes des colons et l'espoir des masses populaires algériennes brimées et broyées par la machine coloniale. Les masses, en particulier urbaines, «étaient grisées par les formules simples et dynamiques du parti : Houria, Istiqlal», écrivait l'historien Keddache. Conscient alors du fait que l'indépendance fût enracinée dans l'imaginaire populaire, Messali Hadj en avait fait son cheval de bataille. Il avait d'ailleurs affirmé pendant cette période que l'indépendance «pouvait seule permettre de réaliser en même temps que l'égalité politique la justice».

C'était avec cette ferme volonté d'en finir avec le système colonial que les responsables du Parti du peuple algérien avaient fait appel, le 8 mai 1945, aux masses populaires pour sortir dans la rue et crier haut et fort : «Liberté et Indépendance.» Deux mots pour lesquels les Algériens avaient payé ce jour-là un lourd tribut à Sétif, à Guelma et à Kherrata: 45 000 morts. Le sacrifice des martyrs du 8 mai 1945 n'était pas vain. Il avait au contraire ouvert la voie à une toute forme de lutte pour l'indépendance : la lutte armée pour le recouvrement de la souveraineté nationale. Une lutte que les hommes du 1er novembre 1954 avaient considérée comme un tournant dans l'histoire du peuple algérien. Les responsables du tandem FLN-ALN avaient à leur tour donné une consistance particulière à l'unique but fixé dans la proclamation du 1er Novembre. Pour eux, l'objectif visé par la révolution «n'est pas uniquement l'indépendance mais également la mise en place d'une république démocratique et sociale dans laquelle tout Algérien pourra mener une vie digne régie par la justice et l'équité.» Cette phrase tirée de la plate-forme de la Soummam nous renseigne, si besoin est, de la maturité des responsables de la Révolution qui ne cherchaient pas simplement l'indépendance pour l'indépendance, mais pour édifier une nation où tous les Algériens devront vivre comme de véritables citoyens libérés de toute servitude et de toute aliénation. Et ils étaient restés fidèles à ce serment jusqu'au bout, tout au long des sept années d'une guerre atroce.

En définitive, il est de notre devoir de rappeler que l'indépendance de l'Algérie fut acquise grâce aux sacrifices et à la détermination des Algériens. L'indépendance ne s'offre pas sur un plateau d'argent, elle s'arrache… souvent violemment.

(1) Mahieddine Bachtarzi, Mémoires, 1919-1939, Alger, SNED, 1939(2) M. Kaddache /D. Sari, L'Algérie, pérennité et résistances (1830-1962), OPU, Alger, 2009(3)Emir Khaled cité par M. Kaddache, op.cit
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