Lieux de torture à Alger
Atrocités et exécutions sommaires

Par Boualem TOUARIGT
Publié le 01 jui 2012
Le chahid Ali Boumendjel
La chahida Ourida Meddad
Les trois bâtiments des 92/94 boulevard Clemenceau à El Biar
La terrasse d’où fut jeté Ali Boumendjel
Le lieu de torture devenu salle de sport

Le 94 Boulevard Clemenceau à El Biar.

Dans le quartier d'El Biar, dans la banlieue ouest d'Alger, il est un lieu que l'on visite avec beaucoup d'émotion.
Il fut un centre de torture et les parachutistes y commirent un assassinat politique dans des conditions effroyables.

Un communiqué paru dans la presse locale le 25 mars 1957 annonçait : «Alors qu'il était emmené au parquet, Me Boumendjel s'est suicidé en se jetant d'un 6ème étage à El Biar». On pouvait lire une description des faits où le journaliste fait une confusion entre les deux frères Boumendjel, parlant de Ahmed et non de Ali.
«Me Ahmed Boumendjel, ancien avocat à la cour d'Alger s'est suicidé samedi après midi en se jetant du 6ème étage d'une terrasse alors qu'il était transféré de sa cellule au parquet.

A 13h 15, escorté d'un sous officier et d'un lieutenant, Me Boumendjel franchissait une passerelle séparant une terrasse d'une autre à El Biar, quand soudain, il se jeta dans le vide. Son pied s'accrocha toutefois à une poulie et il resta suspendu dans le vide. Le lieutenant se précipita pour le hisser sur la terrasse, mais Me Boumendjel s'accrocha à lui, tentant de l'attirer dans sa chute. Il n'y parvint pas mais dans le mouvement qu'il fit, son pied se libéra et il alla s'écraser dans la rue.

Un capitaine de gendarmerie, officier de police judiciaire, qui avait assisté à la scène, dressa le constat de ce suicide.

Dès qu'il apprit la nouvelle, le préfet d'Alger donna un ordre d'informer à la suite duquel un médecin légiste fit les constatations médicales relatives à ce suicide.»

C'est ainsi que la presse française d'Alger relata officiellement l'évènement. Une visite des lieux jette de sérieux doutes sur ces affirmations. La cellule où était détenu Ali Boumendjel se trouvait au rez-de-chaussée à quelques mètres de la rue principale. Il n'y avait pas besoin de faire passer le détenu par la passerelle. Et il n'y a pas de passerelle d'ailleurs. Pour emmener un détenu à l'extérieur, il suffisait d'emprunter le portail qui donne sur le boulevard Clémenceau qui est à quelques mètres de la cellule. Par contre si on va vers les trois immeubles qui sont au dessus du lieu de détention, on prend le chemin inverse, on donne le dos à la rue. On gravit quelques marches extérieures, qui sont assez larges, pour aboutir ensuite à une sorte de grande cour qui est le toit du lieu de détention situé en rez-de-chaussée. C'est après avoir traversé cette grande cour que l'on se retrouve face aux trois bâtiments identiques collés l'un à l'autre. Chaque bâtiment à son entrée propre qui donne sur une cage d'escalier permettant d'accéder aux appartements. La cage est de dimension réduite réservée aux seuls habitants des dix appartements de chaque immeuble. Elle a à peine plus d'un mètre de large, juste suffisante pour que deux personnes puissent s'y croiser. Au dernier étage la cage d'escalier débouche sur une porte étroite donnant sur la terrasse. Celle-ci est commune aux trois immeubles, accessible par les trois escaliers intérieurs. Une fois sur les lieux, on s'aperçoit tout de suite qu'elle est d'un accès réservé : elle n'a aucune disposition de sécurité, pas de rampe, pas de balcon. On n'a plus d'accès possible vers nulle part. Ce n'est pas un lieu de passage. La personne qui est sur la terrasse n'a qu'une seule direction à prendre, celle de redescendre en empruntant le même chemin utilisé pour y accéder, ou en utilisant une des deux autres cages d'escaliers. Pour aller à l'extérieur, il fallait donc obligatoirement redescendre pour se retrouver dans la grande cour puis redescendre d'un niveau et passer devant le lieu de détention pour sortir dans la rue. On n'a pas pu faire emprunter ce chemin à Ali Boumendjel pour le conduire au parquet. Le martyr a du comprendre le sort qui lui était réservé dès qu'on lui fit gravir les premières marches d'un des escaliers des trois immeubles. Aussarès reconnut qu'il a fallu l'assommer.
A supposer que chaque escalier intérieur donnait à l'époque sur le lieu de détention au rez-de-chaussée de chaque immeuble, on n'avait pas besoin de monter au sixième étage pour redescendre ensuite au rez-de-chaussée de l'immeuble d'à côté.

Il y eut de nombreuses protestations à la suite de son assassinat. René Capitant, professeur de droit à l'université Sorbonne à Paris, ancien ministre, qui avait eu Ali Boumendjel comme étudiant suspendit son cours. Malgré ceci et l'enquête qui s'en suivit, les autorités françaises maintinrent officiellement la thèse du suicide.

Plus de quatre décennies plus tard, celui qui fut l'ordonnateur de cette exécution Paul Aussarès fit ses aveux dans son ouvrage Services spéciaux, Algérie 1955-1957 (Perrin, Paris 2001): «Le 23 mars 1957, nous avons longtemps délibéré avec Fossey-François, Trinquier et Massu pour savoir ce que nous allions faire de Ali Boumendjel… Comme la conversation tournait en rond, je me suis impatienté et j'ai fini par me lever pour sortir. Alors, Massu s'est tourné vers moi et m'a regardé avec insistance.

- Aussarès, j'interdis qu'il s'évade ! Compris?

A ces mots, je me suis directement rendu à El Biar, où Boumendjel était détenu. Il y avait plusieurs bâtiments. Certains de ces bâtiments étaient reliés entre eux par des passerelles au niveau des terrasses du sixième étage. La cellule de Boumendjel était au rez-de-chaussée. Je suis passé au bureau du lieutenant D., qui sembla étonné de me voir :

- Qu'est-ce que je peux faire pour vous, mon commandant?

- Eh bien voilà, D. : je viens d'assister à une longue réunion, en présence du général Massu. Mon sentiment, à la sortie de cette réunion, c'est qu'il ne faut absolument pas laisser Boumendjel dans le bâtiment où il se trouve actuellement.

- Et pourquoi donc?

- Pour différentes raisons. Par exemple, parce qu'il pourrait s'évader. Imaginez un peu ! Massu serait furieux si cela arrivait.

- Où faut-il le mettre, alors?

- J'ai bien réfléchi à la question. Le mieux serait de le transférer dans le bâtiment voisin. Mais attention! Pour effectuer ce transfert, il ne faut surtout pas que vous passiez par le rez-de-chaussée, ce qui attirerait trop l'attention.

D. écarquillait les yeux et ne comprenait pas où je voulais en venir, même s'il commençait, sans doute à le deviner.

- Mon commandant, expliquez-moi exactement ce que je dois faire.

- Très simple: vous allez chercher votre prisonnier et, pour le transférer dans le bâtiment voisin, vous empruntez la passerelle du 6ème étage. J'attends en bas que vous ayez fini. Vous me suivez mieux maintenant?

D. hocha la tête pour me montrer qu'il avait compris. Puis il disparut.

J'ai attendu quelques minutes.

D. est revenu, essoufflé, pour m'annoncer que Boumendjel était tombé. Avant de le précipiter du haut de la passerelle, il l'avait assommé d'un coup de manche de pioche derrière la nuque.

J'ai sauté dans ma Jeep. Je suis retourné voir Massu et les autres qui discutaient encore.

- Mon général, vous m'avez dit qu'il ne fallait pas que maître Boumendjel s'évade. Eh bien, il ne s'évadera pas parce qu'il vient de se suicider.

Massu, comme à l'accoutumée, poussa un grognement et je quittai les lieux.»

Dans ce témoignage tardif, l'auteur reconnaissait que Boumendjel avait bien été exécuté sur ordre de l'armée française, ordre donné par le général Massu. Qui étaient les participants à cette réunion du 23 mars 1957 où fut prise la décision d'exécuter Ali Boumendjel?
Le général Massu était le chef de la division parachutiste à qui le gouvernement français avait donné les pleins pouvoirs pour combattre l'ALN à Alger. La ville avait été divisée en quatre secteurs confiés chacun à un régiment de parachutiste. Le colonel Fossey-François commandait le 2ème RPC (régiment de parachutistes coloniaux). Le colonel Trinquier s'occupait du contrôle des populations civiles au sein de l'Etat Major de la division. L'auteur de ce témoignage, Paul Aussarès, était à l'époque responsable de la coordination des renseignements qui étaient assurés par les officiers de chaque régiment. C'est lui qui organisa la torture à grande échelle, d'une manière systématique. Il fut entre autres chargé des exécutions sommaires et de liquider ceux qui une fois interrogés, ne pouvaient plus être présentés ni libérés. Il fut responsable des 4.000 officiellement disparus en 1957 et 1958. Chaque nuit, son équipe faisait la tournée des centres d'interrogatoires pour récupérer les survivants qui étaient achevés pour être jetés dans des fosses communes.

L'historienne Raphaëlle Branche donne des éléments utiles dans son ouvrage (La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, Gallimard, Paris 2001, 474 pages). Ali Boumendjel était en détention depuis le 10 février 1957. La justice n'était officiellement pas au courant de son arrestation. Le système mis en place à l'époque faisait que les parachutistes informaient l'autorité de police, particulièrement Paul Teitgen, secrétaire général de la police à Alger qui «régularisait» la situation en délivrant une assignation à résidence pour chaque arrestation. Ce ne fut pas le cas pour Ali Boumendjel. L'avocat français Maurice Garçon cite dans son rapport à la commission de sauvegarde du 12 juin 1957 un rapport confidentiel du commandant du 2ème RPC (colonel Fossey-François) daté du 1er avril 1957 qui confirmait que celui-ci aurait reçu, concernant son détenu «l'ordre de le remettre d'urgence et avant la nuit au parquet». Ce fait est rapporté par Raphaëlle Branche dans son ouvrage, à la page 139. L'historienne fait état d'un message téléphoné du commissariat central d'Alger adressé au gouvernement général le 23 mars 1957, référencié cab 12/52 CAOM qui confirme : «gardé à vue par les parachutistes du 2ème RPC du colonel Fossey-François, (il) s'est jeté de la terrasse de l'immeuble.» Elle fait aussi référence, à la page 139, au PV du commissaire de police d'El Biar qui notait que Ali Boumendjel était alors «conduit sous escorte au bureau de renseignements pour dernier interrogatoire» (document classé aux archives militaires française sous le numéro 1H 2584/5). Signalons que l‘historienne Malika Rahal a consacré un ouvrage à ce martyr Ali Boumendjel une affaire française, une histoire algérienne paru aux éditions Barzakh. Les raisons de l'exécution de Me Boumendjel ne sont pas forcément difficiles à expliquer. D'après ses meurtriers, il fallait faire peur à ceux qui pensaient compter sur leur notoriété et le soutien de quelques politiques français. Ali Boumendjel, comme son frère Ahmed, avocat lui aussi et qui fut ministre du GPRA et membre de la délégation des négociateurs d'Evian, n'était pas issu du premier noyau du FLN ni du courant nationaliste indépendantiste qui lui donna naissance (PPA et MTLD). Il était membre de l'UDMA, à l'origine mouvement modéré des élites algériennes présidé par Ferhat Abbas. Très tôt, dès le déclenchement de la guerre de libération, beaucoup des militants de ce mouvement rejoignirent le FLN où ils occupèrent d'importantes responsabilités. Ali Boumendjel s'occupait en 1957 des relations entre le FLN et les éléments de l'ancienne UDMA.

L'endroit de cette exécution sommaire est anodin. La configuration des lieux montre que la cellule était directement accessible par la rue située à quelques mètres et que le passage par la terrasse en empruntant un escalier étroit à l'intérieur de l'immeuble n'était pas obligatoire Rien ne le distingue au milieu des boutiques avoisinantes. Une plaque de notaire apparaît à l'entrée du 94 de l'avenue Ali Khodja, ancien boulevard Clémenceau, en fait l'ancienne route du Sahel qui reliait depuis des siècles la ville d'Alger à partir de la porte Bab Djedid vers les villages de la côte ouest. Le 94 est sur le côté gauche en montant, face à l'ancien cercle du club de football local, au dessus du marché. Contrairement aux témoignages écrits, il n'y a pas de passerelle mais effectivement trois bâtiments identiques (aux numéros 92 et 94) partageant une cour commune derrière la rue principale et une même terrasse. Le lieu de torture serait la salle de judo en activité. En l'absence d'une plaque commémorative, une pancarte métallique dénomme le lieu en rendant un hommage au chahid: «salle de judo Ali Boumendjel».

 

L'école Sarouy

L'école Sarouy se trouve à la limite de la vieille ville d'Alger, juste à côté des anciens remparts ottomans encore debout, près de la porte Bab Djedid. Elle est au dessus des tournants Rovigo (aujourd'hui Debbih Chérif), juste en face de l'ancienne place Montpensier, au quartier que les Algérois dénomment «Soustara». L'école Sarouy, qui devrait son nom à un enseignant français, fait partie d'un ensemble composé de deux autres écoles qui lui ont été accolées, en haut des larges escaliers qui montent du marché de la Lyre (aujourd'hui Bouzrina). Selon de nombreux témoignages, dont certains ont été reproduits dans des publications, cette école fut un lieu de torture utilisé pendant les vacances scolaires par le 3ème régiment de parachutistes coloniaux du colonel Bigeard.

Dan son ouvrage "Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d'une enquête", (Calmann Lévy, 2005, 300 pages), la journaliste Florence Beaugé apporte des témoignages sur cette école :

«L'été 1957, comme chaque année en cette période estivale, l'école Sarouy s'est vidée de ses élèves. Le 3e RPC du colonel Bigeard réquisitionne le bâtiment. De mi-juillet à début septembre, la compagnie d'appui va s'y installer, avec deux hommes à sa tête : le capitaine Raymond Chabanne et son adjoint, un certain lieutenant Maurice Schmitt. L'école Sarouy, lieu d'enseignement et de savoir, va devenir un centre d'interrogatoires et de torture, l'un de ceux qui s'inscriront durablement dans les mémoires à Alger, comme la villa Sésini, le palais Klein ou le Café Bain Maure.» Ce lieutenant Maurice Schmitt devint plus tard le chef d'état-major général de l'armée française. Il nia farouchement les accusations de torture qui fut pratiquée dans cette école.

De longs extraits du livre de la journaliste Florence Beaugé ont été publiés dans le Nouvel Observateur du 8 septembre 2005, au moment où s'ouvrait le procès en appel qu'intenta le général Maurice Schmitt (alors chef d'état-major de l'armée française) contre Louisette Ighilahriz qui l'avait dénoncé comme tortionnaire pendant la guerre de libération et qui avait exercé à l'école Sarouy.

Ce lieu de torture est associé à la mémoire de nombreux chouhada dont Ourida Meddad. Notre consoeur Alyssa Moncef a évoqué le souvenir de cette martyre dans le numéro de juin 2012 de la revue d'histoire Mémoria. Dans son ouvrage, Florence Beaugé a reproduit le témoignage de Lyès Hani, ancien moudjahid qui fut responsable militaire de la zone 2 d'Alger et qui a été torturé à l'école Sarouy. Il parlait de Ourida Meddad : "Je sortais de la salle de tortures. Elle y entrait. On l'avait mise nue. On a commencé à la passer à la gégène devant moi. Le lieutenant Schmitt était là. Ensuite, on m'a fait sortir." La journaliste racontait que Lyes Hani était au rez-de-chaussée quand Ourida Meddad fut jetée dans la cour : «" J'ai entendu l'un des tortionnaires descendre l'escalier à toute vitesse en criant : “La salope, elle s'est défenestrée !” J'ai retenu ce mot parce que c'était la première fois que je l'entendais. [...] Le témoin n'a pas assisté directement à la scène pour affirmer qu'elle s'était effectivement suicidée. Il était cependant formel : il l'avait bien vue dans la salle de torture juste avant.

Ce crime ne fut pas annoncé ni reconnu, ni même habillé en suicide ou tentative de fuite. Il eut lieu le 29 août 1957. On trouve dans la rubrique de l'Etat civil de la ville d'Alger que publiait alors la Dépêche quotidienne d'Alger, dans le numéro daté des 1er et 2 septembre 1957, le nom de Meddad Ourida parmi les décès Français Musulmans, le sixième de la liste. Cela voudrait dire que les parachutistes auraient restitué le corps de la victime à l'hôpital et que le permis d‘inhumer fut délivré sans difficultés et communiqué aussitôt aux services de l'état-civil. On ne pratiqua pas d'autopsie. On n'eut pas besoin de parler de suicide ni d'exécution après tentative de fuite, encore moins d'évasion.

Florence Beaugé reproduit le témoignage de Lyès Hani qui évoqua le souvenir de ses frères de combat décédés sous la torture (son adjoint, Berrekia Mohamed, dit Fodil, ainsi qu'un menuisier, Aichkadra) et de ceux qui y subirent des sévices comme Ali Moulaï, Saïd Bakel, Ferrahi.

La journaliste racontera ensuite les témoignages de Raymond Cloarec, un ancien compagnon de Maurice Schmidt en Algérie qui fut «profondément déstabilisé» d'après elle et accabla son ancien chef en confirmant les actes de tortures et les nombreuses exécutions sommaires dont il fut l'auteur, ne faisant qu'obéir, selon lui, aux ordres de ses supérieurs.

GUERRE DE LIBERATION
MOUVEMENT NATIONAL
FIGURES HISTORIQUES

Il était l’un des conseillers du colonel Amirouche

Il y a 60 ans, Tahar Amirouchen tombait en martyr

MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE